Rencontres / 31/10/2016

Adrien Soleiman : Rencontre sur un banc pendant l’été indien pour son premier album Brille

L’été 2016 pourrait se résumer musicalement à Adrien Soleiman pour ma part. Avec son premier album Brille reçu fin juin, un showcase de présentation à la Maroquinerie, son intervention saxophoné au Fnac Live au côté de Vincent Delerm et le fait de le croiser ici et là dans le XI° arrondissement, une chaleur Soleiman. C’est justement alors que l’été se termine en douceur sur Paris, que La Bande Sonore a eu la chance de rencontrer ce nouveau chanteur à la sensibilité musicale prenante. C’est dans la cours de son label Tôt ou Tard, assis sur un banc, à fumer des cigarettes, que nous avons discuter avec cet artiste à la voix ne s’accordant pas à son physique. Un parcours, une famille, une remise en question et l’histoire d’un premier album à découvrir absolument pour comprendre son pouvoir addictif.

La Bande Sonore : Avant d’être chanteur, tu as été saxophoniste avec une formation jazz. Il y a actuellement une nouvelle génération de jazzmen français, des puristes à la base, comme Thomas Pouquery (VKNG), Jeanne Added, Alice Lewis, qui s’intéresse à la pop toi tu es parti encore plus loin en t’intéressant à la variété française, a quel moment a eu lieu cette (r)évolution pour toi ?

Adrien Soleiman : C’est déjà très cool de citer des artistes comme Jeanne Added, Thomas de Pouquery et les autres car se sont des artistes qui sont de la génération avant la mienne et qui effectivement viennent du jazz. Thomas de Pouqery est un brillant saxophoniste, on s’est croisé plusieurs fois et on s’apprécie. Ces musiciens là ne sont pas restés enfermés dans le réseau jazz qui peut être, parfois, un peu rasoir et conservateur.
Comment c’est venu ? Finalement, il y a déjà une différence entre ce que tu joues comme musique et ce que tu écoutes. Tu peux écouter plein de styles différents mais tu ne peux pas tout jouer en ayant un projet par style musical : un salsa, un techno, un chanson française, un freejazz et un de zouk… du coup, le jazz j’en ai fait beaucoup. Le terme de jazz ne veut pas dire grand chose, il y a plein de styles dans le jazz et ça fait quand même pas mal de temps que les jazzmans se mettent à faire soit des reprises de titres classiques de la pop façon jazz ou qui essayent d’intégrer dans le son de leur disque par leurs mélodies et leur approche artistique des codes de la pop ou du hip-pop.

Du sax j’en fais toujours, je suis toujours musicien pour d’autres artistes, j’ai des projets bizarres dont personne n’entendra jamais parlé, je pense et c’est pas grave, c’est aussi une soupape, ça fait du bien. Après pour ce qui est de passer à la chanson, c’est arrivé par ce que j’ai peut-être voulu me mettre en danger ou prendre des risques en explorant des horizons que je ne connaissais pas. Ca a été un vrai coup de fraîcheur et une véritable mise à nue parce que quand tu es instrumentiste, même si dans le jazz quand tu es soliste tu es devant, tu improvises, c’est à peu près le même rôle quand tu es chanteur mais la voix, pour les gens, c’est toi et si c’est pas beau c’est toi qui n’est pas beau. Quand tu joues d’un instrument, il y a déjà une distance, une barrière entre le public et toi, tu es protégé par ton instrument par ta maîtrise. Ca fait quinze ans que je joue du sax par contre ça fait que deux ans que je chante. Pour moi, c’est tout nouveau, j’ai l’impression de me faire dépuceler et de recommencer quelques chose alors que je suis en pleine confiance avec le sax. Avec mon instrument, je n’ai pas peur d’aborder n’importe quel contexte alors que là c’est autre chose, je l’ai voulu, je l’ai donc je ne vais pas me plaindre mais c’est vraiment nouveau. Le sax c’est une extension de la voix, c’est un instrument lyrique, monophonique, il chante des chansons sans mot et ce projet de chansons, je l’ai fait parce que j’allais avoir trente ans… J’ai un peu flippé, j’ai le bilan de ma vie personnelle, professionnelle et je me suis mis à écrire des textes.

Après je les ai fait écouter à des gars qui m’ont dit c’est cool continue et je me suis lancé dans l’aventure, ça a été rapide. J’ai fait l’EP, j’ai été retenu par les Inrocks Lab 2015 en coup de cœur du Jury et le lendemain de cette nomination sur le net, j’ai eu des propositions. L’EP est sorti en juin 2015 donc c’est allé très vite. J’ai signé en avril 2016 sur le label Tôt ou Tard et l’album sort en septembre. C’est cool, j’aime quand ça va vite comme ça on ne s’endort pas, on travaille. Tout ça, c’est fait naturellement, sans calcul. Quand j’ai commencé à écrire des chansons, je ne me suis pas dit : ça y est j’arrête le sax, maintenant je suis chanteur. Ce rôle j’ai encore un peu de mal à l’endosser. Je suis tellement saxophoniste pour les gens qui me connaissent et tellement musicien et en confiance dans ce rôle sur scène que là, ce nouveau rôle est encore nouveau. Je l’assume au fur et à mesure et il faut que j’y arrive pour être mieux sur scène et incarner ce rôle. Ce qui est amusant, c’est que dans le jazz, il y a beaucoup de chanteuses qui sont connues pour être insupportables. Souvent, avec d’autres musiciens, on s’en moquait beaucoup et maintenant que je suis chanteur aussi, je me rends compte du potentiel diva, pas au même niveau, mais je prends conscience de ce nouveau rôle.

Le projet est solo est arrivé aussi parce que mon groupe précédent D.A.D. a splitté après le départ du chanteur Gabriel qui est retourné vivre à Toronto. On a essayé de changer de nom, il a été question que je le remplace au chant avec des textes en français… je gérais tout et ça s’est terminé et j’ai eu peur du vide. Ça a été une fin douloureuse et j’ai toujours pas digéré cette séparation. Du groupe, je n’ai gardé que mon frère qui est bassiste sur ce nouveau projet. Je garde espoir qu’on refasse quelque chose… Ca a participé au fait de vouloir monter un projet sous mon nom et que j’arrête la démocratie au sein d’un groupe. Etre totalement indépendant !

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LBS : Comme chanteur, on te sent moins assuré que quand tu es musicien. Lors de ton showcase, l’exercice était compliqué face à des pros qui buvaient des bières dans un bar, on te sentait dans la retenue mais en même temps ça collait très bien à la sensibilité de ta musique, au personnage que l’on peut superposer sur toi…

Adrien Soleiman : Il n’y pas réellement un personnage à part celui d’un musicien qui se met à la chanson et qui essaye de faire les choses bien, concentré et surtout en proposant une musique chiadée, riche et en même temps lisible pour un maximum de gens. Avoir de belles mélodies, de beaux accords, des recherches sur les rythmiques, c’est déjà ce que je faisais au sein de D.A.D., c’est le fil rouge du projet. C’est aussi les gars avec qui je travaille qui apporte leurs idées, c’est le son du disque, c’est le choix de collaborer avec Ash Workman, ce producteur anglais qui a travaillé sur Coldplay ou Metronomy… Quand j’ai commencé à faire écouter mes chansons à mes potes, ils me disaient que ça leur fait penser à mon groupe précédent, qu’il y a la même sensibilité mais ça, je ne me rends pas compte. Le fil c’est aussi moi.

LBS : Normal ceci dit, tu l’as sorti à ton nom, enfin ce n’est pas réellement ton nom.

Adrien Soleiman : Si, Soleiman c’est mon deuxième prénom après effectivement ce n’est pas mon nom de famille. Ce deuxième prénom c’est celui que j’aurais dû avoir, j’aurais dû m’appeler Soleiman Daoud. C’est le prénom de mon grand-père paternel et ma mère aimait bien mais mon oncle lui a déconseillé en lui expliquant que j’avais déjà un nom de famille typé si en plus j’avais un prénom arabe, j’allais avoir des galères (soupir). Donc ils ont pris un prénom latin mais c’est un clin d’œil hommage à mon grand-père que j’aimais beaucoup et c’est aussi un clin d’œil à celui que j’aurais pu être aussi. Le pont entre mon prénom et celui que j’aurais pu être.

LBS : Il n’y a pourtant aucune influence orientale dans ta musique ?

Adrien Soleiman : Pas du tout parce que par l’histoire de notre famille, c’est un peu compliqué. Mon grand-père est libanais mais il est parti, au milieu des années 30, vivre en Guadeloupe avec ses parents. Toute ma famille paternelle vit aux Antilles comme beaucoup de libanais. Ma famille est antillaise donc personne ne parle arabe, ils parlent créole donc c’est marrant de voir des gros libanais qui parlent créole et qui vendent des jeans. Cette influence arabe je ne l’ai pas à part culinairement parlant où il faut dire que c’est une grande cuisine (rires).

LBS :  Au niveau des paroles, il y a un côté psychanalytique, l’approche des trente ans, ça parle aussi de la mort dans deux titres, de l’amour…

La Nuit Tombée parle de la mort et L’Enfant Firmament plus de la vieillesse.

LBS :  Donc tu commences par la mort avec La Nuit Tombée, tu finis par l’amour avec Mon Cœur ?

Adrien Soleiman : Je n’avais même pas remarqué le lien entre début et fin. Dans La Nuit Tombée, je parle de la mort mais surtout des anges. Je m’adresse dans cette chanson à mon ange à qui je fais confiance et à qui je dis « emmène moi où tu veux, là-haut haut chez toi » en gros si on va au paradis, je te fais confiance, je suis à toi. Et l’Enfant Firmament c’est l’image d’un enfant face à un arbre avec un serpent qui lui représente la mort, il se joue du serpent et voit le temps qui passe… le temps qui passe c’est quelque chose qui m’angoisse beaucoup mais je crois qu’on est nombreux dans ce cas là face aux gens qui disparaissent, à sa propre disparition, à qui on va manquer, est-ce qu’on va manquer ou pas… c’est quelque chose qui revient dans ma tête tout le temps. Tout le monde a peur de disparaître.

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LBS : Et le fait de faire de la musique, c’est pour rester dans les mémoires ?

Adrien Soleiman : Mais j’y pense… je me pose parfois la question de savoir pourquoi je fais de la musique. Je viens d’une famille de médecins, j’ai dis à mes parents que j’arrêtais le lycée à la fin de ma première S pour faire de la musique. Je n’avais que 17ans. C’est passé moyen mais ils m’ont quand même laisser faire. Ils m’ont encouragé, ils m’ont payé mes études et toujours encouragés. Au départ, ils étaient anxieux de voir leur fils aîné quitter le lycée pour devenir musicien mais maintenant ils sont contents de voir l’évolution de ma carrière. Je pense que la peur de la routine, de faire comme tout le monde, quand je fais de la musique, je ne pense à rien d’autre, ça me permet de ne pas broyer du noir ou avoir des angoisses. Sur scène, c’est là où je suis le mieux, je ne pense à rien d’autre qu’à ce que j’ai à faire et ce que je raconte.

LBS : Et le fait de poser certains titres en disque t’a aidé à trouver des réponses à tes questions existentielles quand tu réécoutes ton album ?

Adrien Soleiman : Je ne l’écoute pas beaucoup, je l’ai trop écouté en le préparant (rires). Non, je suis surtout très content d’avoir signé chez Tôt ou Tard, ça a été six mois de rendez-vous avant et quand j’y pense je suis très content que le label soit venu vers moi parce que sinon j’aurais signé potentiellement avec d’autres gens et l’aventure n’aurait pas été la même. Quand je vois comment ça se passe par rapport à d’autres collègues musiciens, je me dis que je suis très chanceux. Je ne me fais aucun plan sur la comète de par mon parcours et de la galère que je connais dans le milieu musical, je prends ça comme quelque chose d’éphémère, c’est juste du kiff et je vois ça comme quelque chose où il faut être sérieux et rigoureux pour que ça fonctionne mais c’est un moment où je suis surtout dans le plaisir. Mon expérience passée me sert à ça aujourd’hui.

LBS : Autour ton parcours musical, il y a une importance de la famille. Tu nous en as parlé avant, tu en parles dans ton album, ton frère est un membre de ton groupe et intégrant Tôt ou Tard, tu intègres aussi une famille.

Adrien Soleiman : C’est vrai c’est une famille, Vincent Delerm m’a invité à jouer à ses concerts du FNAC LIVE et ça a super connecté alors que n’aurais pas pensé être pote avec Vincent Delerm à la base. J’ai adoré faire ce feat. au sax, j’ai trouvé ce moment très beau et je m’entends très bien avec lui. Ca se reproduira j’espère ! Non seulement c’est une famille musicale mais aussi une famille dans le travail. C’est une famille, quand j’avais les rendez-vous c’est quelque chose qui m’ a marqué et qui est très important pour moi. Cette idée de tribu, de travail d’équipe et qu’il n’y a pas un truc fake de major. C’est à petite échelle ici, ils sont vingt, ils se connaissent, ils sont intimes et ils signent des artistes parce qu’ils aiment leur musique, c’est vraiment sincère. C’est la marque de fabrique de Tôt ou Tard, il n’y a pas de calcul, les artistes sont dans une démarche sincère. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas, c’est sincère et on peut rien dire là-dessus.

LBS : Ton dernier single est La Nuit Tombée, le clip est disponible depuis quelques semaines, tu fais une apparition en pompiste. Etait-ce un rêve de gosse ?

Adrien Soleiman : Pas du tout ! (rire) C’était une proposition du réalisateur Ilan et ça m’a plu ! Ce tournage ça reste quelque chose de véritablement exceptionnel, un superbe souvenir. C’est mon premier clip, le précédent était un montage de vidéos de famille datant de l’époque où ma mère et ses frères et sœurs étaient petits dans cette maison de famille en Bretagne. Le tournage de La Nuit Tombée était top, les actrices sont magnifiques en vrai comme à l’image. J’étais là pendant les trois jours de tournage, un jour en studio à Paris pour les images où elles sont peintes puis on a passé deux jours à Noirmoutier et j’ai kiffé et après le tournage, j’ai dit à Emilie de Tôt ou Tard : « Je veux être acteur ! ». Ca donne vraiment envie de faire du cinéma, c’est vraiment cool, ça donne envie de recommencer franchement.

LBS : La Nostalgie revient beaucoup, la mélancolie mais c’est pas de la nostalgie, c’est une couleur musicale, du côté du jazz, il y a véritalbe effet cinétique et cinématique, tu y penses lors de l’écriture ?

Adrien Soleiman : J’adore les images et la personne qui a fait la pochette c’est ma copine qui est peintre. C’est vrai que mon environnement c’est des artistes contemporains, des musiciens de toute sorte et pour moi c’est important de mélanger les arts. Faire un disque aujourd’hui, c’est un tout. Ce n’est pas juste une chanson, c’est tout ce qui va avec. Pour les clips, car c’est le sujet, je suis investi parce-que j’ai des idées et je voudrais bien en réaliser un, un jour. Ça m’intéresse. Je ne donne pas carte blanche aux équipes du label, il n’y pas moyen, je suis investi et assez control freak là-dessus.

LBS : Tu pars prochainement en tournée. Tu vas être la première partie de Katerine et donner aussi ta release Party pas très loin d’ici au Nouveau Casino de Paris. Qu’est-ce que ça donne Adrien Soleiman en concert ?

Adrien Soleiman :  La formation c’est l’équipe qui a fait le disque avec moi. C’est mon frère Maxime à la basse, Pierre Antoine à la guitare, Richard Frances au synthé et aux machines qui étaient déjà sur l’EP et Arnaud Biscay, mon ancien colloc, que j’ai invité pour jouer de la batterie sur l’album. Un super batteur, jazzman, très bon chanteur aussi. On est souvent cinq sur scène, c’est la formule full band et il y a la formule solo où je suis en piano-voix. Ca sera le cas en première partie de Philippe Katerine, comme chez moi quand j’écris les chansons.

LBS : C’est un challenge ?

Adrien Soleiman :  Je l’ai fait deux trois fois là, en promo aussi, ça me plait parce que c’est vraiment l’origine des chansons, ce n’est pas étrange pour moi, je les dénature pas mais par contre t’es tout seul mais j’ai hate de faire cette date dans l’Opéra de Rennes. Je suis super content de faire sa première partie parce que son nouveau disque est vraiment très bien et je sais que pour cette tournée ils sont deux aussi en piano voix. C’est lui qui m’a choisi et j’ai vraiment hâte de le rencontrer et qu’on me considère dans cette famille musicale là.

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LBS : Il y a actuellement une opération tenue en Corée du Sud qui fait envoyer des clés USB par des ballons en espérant qu’ils tombent de l’autre côté de la frontière en Corée du Nord, quelle chanson de ton album tu proposerais pour ce peuple opprimé ?

Adrien Soleiman :  Peut-être Brille, c’est une chanson sur l’amour où je dis à le ou la bien-aimée de me tirer vers l’espace et de tout bruler si elle veut et que je suis prêt à me sacrifier pour être avec lui ou pour elle. C’est une espèce de délivrance et ça leur ferait du bien d’être délivré.



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Alexandre Blomme
Rédacteur en chef de Dicky.fr, ex-WeLoveMusic.fr, fan de toutes les musiques et des groupes émergents français.






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