Rencontres / 24/03/2016

Awa Ly : interview autour du délicieux « Five and a Feather », entre symbolisme et contrastes

Ce vendredi 25 mars sort le très bel album « Five and a Feather » de la talentueuse Awa Ly, issu d’une longue maturation musicale de l’artiste. Après « Modulated », en 2009, puis « Parole Prestate », en 2011 et l’EP « Awa Ly » en 2014, la Franco-Sénégalaise vivant en Italie et chantant en anglais revient avec un album délicieux, qui se savoure autant qu’il s’écoute.

Si, parfois, les textes peuvent paraître faciles, on oublie très vite cette fragilité avec la suave voix d’Awa Ly qui les porte. L’ensemble est construit tout en finesse et tendresse, avec des morceaux qui laissent apparaître en eux — comme entre eux — des contrastes, le tout mêlé d’un symbolisme onirique. Ajoutons à cela une bonne dose de sérendipité amenant à des collaborations avec les talentueux Faada Freddy, Greg Cohen à la contrebasse, Ballaké Sissoko à la kora, Paco Séry à la senza ou encore Guo Gan à l’ehru, qui se mêlent habilement à des compositions pop aux inspirations jazzy et vous avez l’immanquable album « Five and a Feather ». Un album qui touche à la sprezzatura.

Ratée pour des raisons d’agenda lors de sa promo à Paris mi-janvier, nous l’avons rattrapée deux jours plus tard par Skype. L’occasion d’aborder avec elle au cours d’une longue interview son parcours, la réalisation de son album et sa restitution en live. Awa Ly sera le 31 mars au Café de la Danse pour la release party de « Five and a Feather », et ce serait vraiment dommage de ne pas y aller.


LBS : Bonjour Awa Ly. Alors, où es-tu aujourd’hui ? En France ou de retour en Italie ?

Awa Ly : Je suis de retour à Rome. Ca fera 16 ans en février que je suis Italie, alors que j’étais venue pour 6 mois à la base.

LBS : Si j’ai tout suivi, tu as fait des études de commerce international et tu t’es retrouvée à Rome quand tu as cherché un stage, puis tu t’es mise à la musique. Tu n’en avais jamais fait avant ?

Awa Ly : Professionnellement parlant, tout a commencé en Italie. Dans mon adolescence, j’ai eu une brêve expérience dans une chorale à Bagneux, qui s’appelait « Conscience ». J’avais cette passion de la musique depuis toute petite, papa a une très grosse collection de vinyles que doucement j’essaye de ramener… J’en ai déjà pas mal ! Mais je ne pensais pas en faire un métier. C’est en arrivant en 2000 que j’ai fréquenté pas mal de clubs où on faisait des jam sessions, j’ai connu beaucoup de musiciens de grand talent avec qui je jouais de temps en temps et ça a pris de l’ampleur. Après il y a un bon « passaparola » (ndlr : bouche-à-oreille), comme on dit ici, et je me suis retrouvée à faire des concerts de covers jazz à Naples, à Bologne, à Florence etc. Il a fallu choisir et je me suis lancée. C’est avec des hauts et des bas, c’est une vraie vie de bohème mais… Je suis heureuse et je ne regrette pas du tout.

LBS : Ah, tu collectionnes les vinyles ! Tu en as beaucoup ? Un style en particulier ?

Awa Ly : J’en ai 200, 250, c’est une petite collection. Je commence. Il y a du jazz, aussi beaucoup de musique afro-cubaine. Comme papa aime beaucoup les orchestres afro-cubains, j’écoutais beaucoup de musique africaine, du Sénégal notamment, de Dakar. Il avait des goûts éclectiques, et je lui dois bien ça. Il passait de ça à Simon & Garfunkel, à la country américaine, à la musique anglo-saxonne, la musique classique…

LBS : Et la chanson française aussi un peu ?

Awa Ly : Oh si, oui, oui, oui ! Là, j’en ai ramené, il y avait du Brel, du Brassens et aussi du Moustaki.

LBS : Et donc pour en revenir à Five and a Feather. Tu sors cet album au printemps et tout viendrait d’un rêve ?

Awa Ly : « Five and Feather » comme titre, cela peut paraître un peu cryptique, mais c’est parce que les rêves sont aussi cryptiques. Ils lancent des messages qui ne sont pas clairs au départ. C’était un rêve récurrent que j’avais avec le numéro 5. Pendant la création de cet album, à plusieurs reprises, il s’est présenté. L’album vient donc d’un rêve et d’une suite de coïncidences. Après, je me rends bien compte que ce n’est pas un titre « direct »…

LBS : Tu peux nous en dire plus ? Comment ce rêve a structuré ton album ?

Awa Ly : La première chanson de l’album, Storyteller, vient du rêve, car c’est lui qui a déclenché le tout. Il y avait cet être que j’ai défini comme une chamane, avec ce rythme incessant présent, comme un rythme indien d’Amérique. Et en répondant à cet appel, il m’est arrivé plein de choses. J’ai été fascinée par la beauté, la légèreté et je me suis réveillée très reposée, tranquille, comme après un beau rêve. Cela m’a marqué. J’ai la chance de me souvenir de mes rêves, mais qu’il y ait eu une sensation aussi forte de bien-être, c’était très particulier. La plume était très présente aussi et c’est vrai qu’en y repensant, cette plume représente beaucoup de choses : la légèreté, l’envol, la force, et aussi le fait de pouvoir écrire.

LBS : Tu as sorti un EP de quatre chansons en 2014, dont les thèmes tournaient autour de l’amour et de l’amitié. Et sur cet album aussi, au-delà de ce prélude Storyteller qui appelle l’auditeur à entrer dans ton univers, tu es sur des thèmes très personnels, des relations humaines. C’est comme ça que tu conçois que la musique ?

Awa Ly : Dans l’album, toutes les chansons sont chantées à la première personne mais, au final, qui me concernent directement il y en a très peu. Sur les dix morceaux, il y en a trois. Les autres ce sont des choses que j’ai vécues au travers de personnes, très chères, puis d’autres ce sont de l’observation. Ce sont des situations où l’on peut tous se reconnaître et tous s’approprier ces histoires d’amour, d’amitié.

LBS : Lesquelles sont personnelles, pour celles que tu veux bien dire ?

Awa Ly : Storyteller, évidemment, parce qu’il s’agit de mon rêve. Mais il y a aussi Wide Open, qui est dédiée à mon amour…

LBS : Celui qui fait que tu es restée en Italie ?

Awa Ly : Pas du tout ! Tout le monde pense ça ! J’aime Rome, ça fait 16 ans que je suis ici, et à chaque fois je découvre de nouvelles choses. Puis il y a quelque chose avec la lumière, l’atmosphère. Il y a, je ne sais pas… C’est vraiment étrange cette sensation de se retrouver à sa place, presque, on dirait, bien que j’adore Paris et que j’aime encore plus Dakar.

LBS : Après le prélude, l’album commence par « Let You Down », qui n’est pas la chanson la plus joyeuse de la terre, limite joyeusement agressive : « la vie est un cadeau que j’ai envie de partager avec quelqu’un quelque part, avec quelqu’un, partout, mais pas avec toi ». Pas très sympa. Mais l’album se conclut aussi par Wide Open, qui est cette grande déclaration d’amour…

Awa Ly : C’est vrai que ce sont des titres qui sont en contraste très fort les uns avec les autres, comme l’est la vie. Il y a la vie, la mort, l’amour, la haine et tout se mélange. L’album s’ouvre avec Let You Down parce que je ne voulais pas finir sur une note négative, je préfère un happy end. Mais Let You Down a aussi un contraste fort entre le texte et la musique. Tout l’album est fait de ces contrastes. Pendant que je faisais cet album, dans les studios de Jean Lamoot et Pascal Danaé de Rivière Noire (ndlr : meilleur album Musique du monde en 2015 aux Victoires de la musique), il y avait ce fait de l’heure, les heures double 16:16, 15:15 ou encore 15:51. Et Five and a Feather, on retrouve cela dans le titre « FaaF ». Des palindromes, ou des contrastes. C’est encore quelque chose que j’essaye de comprendre, car tout n’était pas voulu.

LBS : Et donc entre ce rejet au début de l’album et cet amour à la fin, on a toute la palette des émotions avec l’amitié, mais aussi sur les erreurs personnelles avec Sunflowers…

Awa Ly : Et il y a une chanson d’amour, sur l’assurance qu’un amour est possible, une demande d’être rassuré. C’est « You Will Be Mine » qui a été écrite par Slow Joe & The Ginger Accident. Slow Joe, c’est ce vieil indien de Goa. Je les ai rencontrés à RFI, on devait faire un morceau ensemble que l’on a improvisé. J’ai beaucoup aimé sa façon de chanter et sa façon directe de dire les choses, alors je lui ai demandé s’il pouvait m’envoyer des textes. Il m’en a envoyé trois, j’en ai choisi un et c’était « You Will Be Mine ». Là aussi il y a ce contraste de l’amour très fort et cette peur de le perdre et de demander que cette amour dure.

LBS : Côté instrumentation, c’est pop, un peu jazzy, mais avec d’autres instruments qui viennent d’un peu partout comme la kora, la senza, donc africains, ou même encore l’ehru, chinois. Est-ce que c’est aussi parce que tu es toi-même ce mélange-là : tu es franco-sénégalaise, tu habites en Italie, tu as chanté en italien et chantes maintenant en anglais ?

Awa Ly : Plus que les instruments, c’est pour leur sonorité et les utiliser un peu à contre-courant, dans les oppositions dont on parlait tout à l’heure. Il suffit d’utiliser une kora, ou encore pire un ehru pour que l’on dise « tu fais de la world music ». Mais ce n’est pas ça. Je me sens citoyenne du monde, ouverte sur beaucoup de musiques et ce sont des sonorités où je me retrouve et avec lesquelles j’arrive à exprimer des sensations. Sur « Stranger », l’intervention du violon chinois, c’est une grande prise d’air.

LBS : Avec cette longue envolée de l’ehru à la fin du morceau…

Awa Ly : Exactement, et même pendant le bridge c’est lui qui a un passage instrumental court. Et c’est vrai que ça me fait respirer, je m’envole vraiment avec lui. Et la kora aussi, il faut bien tendre l’oreille parce que je voulais que la kora se marie, se lie avec tous les instruments. Je voulais que l’on soit capable de l’entendre tout en doutant sur ce qu’était cet instrument. C’est donc par amour des sonorités et par curiosité aussi, beaucoup. En italien on dit « contaminazione » mais l’idée c’est ça, de mélanger ces instruments éloignés et que cela donne une caractéristique. Et pour ça je remercie encore Jean Lamoot et Pascal Danaé, parce qu’ils m’ont suivi, ils ont exalté des idées que j’avais, et en ont même proposé. Par exemple, Guo Gan, le musicien de l’ehru, je l’avais entendu sur un morceau à eux. J’ai demandé s’il serait disponible, ils l’ont contacté et il est venu tout de suite.

LBS : Justement, il y a pas moins de 10 musiciens dans l’album, avec un fort lobbying de l’Afrique de l’Ouest : Mali avec Ballaké Sissoko, Sénégal avec Faada Freddy et Côte d’Ivoire avec Paco Séry et même la Chine avec Guo Gan. Ca va pas être trop dur de faire tourner tout ce monde là ?

Awa Ly : On va surprendre nos spectateurs, et j’ai hâte d’ailleurs. L’album est très riche, c’est vrai, mais en même temps j’aime beaucoup simplifier et il va falloir le faire aussi par la force des choses, comme je suis une artiste en développement. Après cela permettra, à qui me suit, de grandir avec moi et de voir quand on ajoutera des musiciens. Car là, ce qui est prévu, c’est basse, batterie, guitare et voix, puis d’ajouter par la suite, au fur et à mesure des concerts, de plus en plus d’invités.

LBS : Tu n’as pas peur de perdre avec l’absence de la kora, de la senza, de l’ehru ?

Awa Ly : Pas vraiment, comme ces ajouts ont déjà été une surprise. Par exemple, pour la senza, Paco Séry enregistrait avec Manu Dibango et Jean m’a dit qu’il enregistrait dans un studio à côté. Je suis allé le voir, lui demander s’il avait une petite heure, il ne pouvait pas mais est repassé le lendemain ! J’ai des vidéos où il enregistre, tu meurs de rire, il danse tout le temps, il enregistre en même temps. Ca a été un super moment, même si la période était difficile, comme c’était en janvier 2015…

LBS : Pour terminer, suppose que tu as un album à offrir à un ami pour un anniversaire, tu lui offres lequel ?

Awa Ly : « Musique de Nuit » de Ballaké Sissoko et Vincent Segal, c’est un très bel album, qui fait voyager, qui fait rêver, qui te relaxe. J’étais très contente qu’il soit nommé pour les Victoires de la Musique. C’est un album que tu peux écouter quand tu veux souffler et méditer. J’ai aussi découvert il n’y a pas très longtemps le duo des jumelles Ibeyi et il y a aussi l’album « Gospel Journey » de Faada Freddy, qui chante sur « Here ». C’est un musicien de grand talent avec un succès « meritatissimo ».


Tags:  Awa Ly Ballaké Sissoko Faada Freddy Five and a Feather Greg Cohen Jean Lamoot Paco Séry Pascal Danaé Slow Joe & the Ginger Accident

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