Rencontres / 27/04/2016

Benoît Dorémus : Rencontre pour son nouvel album En Tachycardie

Un rendez-vous manqué et cinq ans qui passent avant de pouvoir rencontrer Benoît Dorémus. Avec En Tachycardie, son cinquième album, impossible de manquer à l’appel pour un disque marquant une évolution musicale conséquente dans la carrière de cet auteur-compositeur-interprète découvert en 2004 avec son premier album Pas en Parler. Proche de Francis Cabrel, Renaud et Alain Souchon, il se libère de ses influences pour créer son propre sillon. Plus libre avec sa voix, avec des arrangements allant piocher dans le hip-hop, l’électro et l’indie-pop, Benoît Dorémus parle de lui, de sentiments profonds même quand il est raconté à travers une histoire vécue et d’apparence naïve. Rencontre avec lui au show room Gibson à République. Deux thés, une masterclass sur comment bien utiliser un vibrato Bigsby, un showroom splendide avec un salon hallucinant, record, c’est parti.

La Bande Sonore : Tu viens de sortir en Tachycardie, ton nouvel album. Par rapport à 2020, ton album précédent, on a l’impression que tu as une écriture plus dans le présent et dans l’organique à l’image de ce coeur en or sur la pochette, c’était l’idée et l’envie de ce nouvel album ?

Benoît Dorémus : Peut être oui. Je suis curieusement , les années passants, un peu moins nostalgique qu’avant. C’est un album sur les sentiments, l’expression des sentiments, sur la douleur des sentiments et les sentiments sont quelque chose qui se ressent très fort au présent en effet. Sans doute que j’ai fait quelques choix artistiques pour souligner ce côté organique, je pense aux cuivres qui étaient quelque chose auxquels je tenais énormément et qui se concrétise par la présences du trombone sur quatre ou cinq morceaux mais sous forme de nappes, très inspiré par Rodriguez ou les albums de la Motown. La présence des cordes aussi, ça souligne les sentiments et elles sont en lien avec le cœur, la chaleur ou encore le corps.

La Bande Sonore : Ton album est définitivement un album de chanson française pourtant la musicalité n’est pas forcément ce qu’on attend de ce genre musical, il y un côté très folk-pop américaine, des touches motown, tu cherchais un autre aspect mélodique pour ce nouvel album ?

Benoît Dorémus : C’est vrai que nous auteurs français on aime tous ça. Là, tu vois, on est chez Gibson, on aime tous les mêmes guitares Gibson, le son américain, je pense qu’il a influencé tous les chanteurs, même Souchon ou Cabrel avec qui j’ai tourné en première partie tout l’automne, sa référence c’est le blues américain donc on a tous cet héritage là. Pour moi, ça se concrétise aussi avec des ingrédients hip-hop dans les mots et dans la musique. J’aime beaucoup les sons électros, le gras du moog, des choses comme ça. Je les trouve chaleureux, je n’aime pas le côté musique électronique froid. J’aime quand l’électro est utilisée pour une certaine chaleur. Malgré tout ça, ma famille reste tout de même la chanson avec des titres écrits en guitare voix et qui tiennent en guitare voix et que j’ai défendu énormément seul sur scène, en guitare voix. Ça reste mon socle en fait.

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La Bande Sonore : Au niveau des thématiques, c’est un album passionné, le cœur y est un organe mais aussi le coffre des sentiments, à quel moment sais-tu que tu peux écrire une histoire ? As-tu besoin d’un temps de digestion pour commencer à écrire sur celle-ci ?

Benoît Dorémus : C’est une bonne question. La chanson ça reste un exercice littéraire et pour ça,il faut partir d’une association de mots. Moi, je pars souvent de là en tout cas. Je pense à Bête à Chagrin. Quand dans une conversation, j’ai entendu l’expression Bête à Chagrin, ça a fait tilt dans mon cerveau et là il y a une chanson. Je l’ai noté dans mon carnet mais ce n’est qu’un an plus tard qu’en retombant sur l’expression que j’ai compris pourquoi l’expression m’avait plu et pourquoi il y avait de quoi en faire une chanson et pourquoi elle était marquée dans mon cahier. Métaphoriquement,ça s’applique aux artistes mais je ne l’ai pas compris sur le moment. De temps en temps, il faut du temps pour accrocher les wagons et ça fait des chansons longues à naître mais d’autres sont plus spontanées, pour lesquelles je pars d’une histoire . La chanson Brassens en Pleine Poire, je raconte que je balance des boules de neige sur la statue de George Brassens, c’est une histoire qui est arrivée pour de vrai. J’ai compris sur le moment qu’il y avait un côté cinématographique dans cette journée où j’ai su que ce que je vivais était une chanson qui allait naître.

La Bande Sonore : Il y a un véritable côté cinétique dans ton écriture, c’est un focus sur ce que tu vis ou tu crées une action autour d’un sentiment ?

Benoît Dorémus : J’aime bien qu’on ait une image en tête donc j’essaye d’avoir des mots pour le décrire et avoir toujours un côté visuel. Le fait que j’aime beaucoup le cinéma peut-être que ça joue aussi. Je n’aime pas qu’on me dise : alors : « Benoît Dorémus, vos chansons racontent des petites histoires…« . Bien sûr que c’est des histoires avec une narration et une chute mais l’histoire on s’en-fout, ce qui compte c’est l’angle. C’est ça qui est le plus compliqué et le plus dur à trouver.

La Bande Sonore : Surtout que ces « petites histoires », c’est ce qui a fatigué la chanson française avec des histoires de courses chez Ikéa ou de nostalgie d’émissions de télé des années 70.

Benoît Dorémus : Exactement ! Putain ! Merci ! Je n’en peux plus, ce n’est pas vrai ! Je lis des choses qu’on écrit sur moi comme « ces chansons qui parlent du quotidien » mais d’où je parle du quotidien ? Mes chansons parlent de la vie, des sentiments, de la douleur, de la colère, de l’anxiété mais pas du quotient. Je ne raconte pas que je vais à la boulangerie et que je vais payer ma baguette de pain, j’en ai rien à foutre. Donc la chanson française est ringardisée, je trouve qu’on n’en parle pas bien alors qu’elle explore nos vies, elle explore plein de choses beaucoup plus profondes qu’on ne le laisse croire.

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La Bande Sonore : Justement, lorsqu’on parle de toi, on fait forcément par ton parcours et tes collaborations à Renaud, Souchon, Cabrel, des monuments de la chanson française oui mais ta musique n’est pas non plus calquée sur la leur. Tu es dans une chanson française plus moderne et plus dans l’air du temps. La chanson française a une définition tellement carrée que quand tu fais évoluer le style on t’en sort pour te mettre une autre étiquette…

Benoît Dorémus : Tout à fait. Le hip-hop c’est un cousin de la chanson française, une sorte de branche. Ça a aussi poussé sur le même arbre, c’est juste les ingrédients qui changent et qui fait un fruit un peu plus chelou mais c’est le même arbre. Je suis triste que la chanson ait cette image. J’ai fait un atelier d’écriture dans un collège, il y a un mois et demi et rien que le terme de chanson française, il rigolait à dire qu’ils n’écoutaient pas de chanson française mais plutôt Black M et machin. Mais putain, c’est pas insulte de dire qu’on écoute de la chanson française ! Moi aussi à douze ans, j’écoutais Benny B. mais n’empêche on s’aperçoit que ce sont des enfants qui en connaissent plein des chansons. Ils les connaissent parce qu’ils les ont entendu en bagnole avec leurs parents, ils les ont appris sans le savoir, on est tous attaché à la chanson. C’est dommage que le mot Chanson française on a l’impression de voir un vieux chanteur avec une pipe en bois au coin du feu, ça m’insupporte.

La Bande Sonore : Comme le terme de « variété » qui est l’antéchrist de la musique française…

Benoît Dorémus : Tout à fait ! tout ce qu’on veut, c’est qu’une chanson devienne populaire et que les gens s’y reconnaissent. Ça ne viendrait à l’idée de personne de dire : ah non mais ce film là, il n’est pas bien parce que c’est un film de variété.

La Bande Sonore : L’équivalent dans le cinéma c’est le qualificatif de populaire et c’est pas mieux.

Benoît Dorémus : C’est vrai mais les gens ne se cachent pas d’être allé au cinéma pour le voir. La chanson on ne s’y intéresse pas à la différence du cinéma. Dans la chanson française, on est tout une brochette de chanteurs de ma génération que personne ne connaît alors que dans le cinéma, le film a une vie, il sort dans une centaine de salles, populaire ou pas, critiqué ou pas, il y a une visibilité que la chanson française n’a pas assez. C’est juste une réflexion par rapport à tout ça mais surtout une petite douleur parce qu’il y a plein d’artistes qui mériteraient d’être aussi connus que Goldman à son époque ou Renaud, Cabrel ou Souchon… Il faudrait que ça se renouvelle en fait.

La Bande Sonore : Au niveau de ta voix, il y a un vrai travail, une autre technique aussi mais sur le son, la production donne un autre placement de ta voix, était-ce une volonté esthétique de ta part ?

Benoît Dorémus : Merci de l’avoir relevé parce que j’ai beaucoup travaillé. Ma voix, c’est quelque chose qui me freinait sur les albums d’avant parce que j’avais peut-être une trop grande ressemblance avec Renaud, ça m’a été énormément reproché et je savais que j’avais du travail de ce côté là. Mais c’était tellement inconscient de ma part, involontaire ou tout ce qu’on veut, là on ne me le dit plus jamais, vraiment plus jamais. J’ai fait 45 concerts en première partie de Cabrel, en discutant avec les spectateurs après le concert, peut-être deux fois sur quarante-cinq fois on m’a dit : « ah, vous me faites penser à Renaud. » Je ne cache pas l’influence que Renaud a eu sur moi, mais je ne cache pas que ça fait du bien de trouver ma voix à moi. Sur l’album, concrètement en studio, j’ai plus assumé mes voix de tête, j’ai l’impression d’y être allé moins complexé. J’ai aussi, tout simplement, travaillé pour mieux chanter. C’est un organe, ça se travaille, j’ai fait beaucoup d’efforts.

La Bande Sonore : Le fait de faire une « traversée du désert », même si ça ne s’applique pas vraiment à ta situation, est-ce que ces cinq années entre les deux albums t’ont poussé à une remise en cause musicale ? Te pousser à chercher autre chose ?

Benoît Dorémus : Un petit peu. Dans la composition des chansons, j’ai cherché à être plus mélodique qu’avant. J’ai toujours été très attaché à la mélodie mais je ne voulais que l’on me parle de mes chansons que pour les mots, ce qu’on fait beaucoup et qui me touche. Une chanson c’est une chanson et je n’écris pas des poèmes ou des nouvelles et je veux qu’on retienne les musiques, qu’on les ait dans la tête et que ce soit joli. Au niveau de la composition, c’est comme pour la voix, j’ai beaucoup travaillé sans me satisfaire du premier jet ni du cinquième quitte a complexifier mes grilles d’accords, proposer quelque chose.

La Bande Sonore : La chanson qui ressort le plus et dont tout le monde te parle c’est 20 milligrammes, un titre pivot dans l’album qui permet de changer d’ambiance musicale. Personnellement celle que j’ai trouvé la plus touchante c’ est : La Nuit des Temps qui clôture l’album. Elle a une autre sonorité et donne un sentiment qui n’a rien à voir avec les autres. Quelle est l’histoire de ce titre ?

Benoît Dorémus : Ah ! Ca me fait plaisir d’en parler. C’est la première chanson que j’ai écrite de ce nouvel album. Je crois que je l’ai écrite peu de temps après la sortie de 2020, c’est la première chanson qui a réamorcé la pompe. Elle a énormément évolué même musicalement. La chanson est née d’une phrase. Je suis énormément intéressé par l’astronomie, la cosmologie, les planètes, l’univers, la création, Einstein, la relativité tout ces trucs là. Je ne suis pas calé du tout sur le sujet mais j’écoute comme tout grand public des conférences là-dessus, ça m’intéresse. Tout comme je suis intéressé par les rêveries quand on regarde le ciel. Cette chanson essaye de faire le lien entre les deux. La chanson est partie de : L’univers est en expansion. Si on part de ça, j’en fais parti. C’est une phrase réconfortante. Quand on se perd dans l’éternité, on sait que notre présent n’est qu’une virgule et que c’est virgule est douloureuse. C’est difficile de traverser une vie humaine et c’est une chanson réconfortante. C’est une phrase qui me fait aussi beaucoup penser à mon papa qui est décédé il y a trois ans. C’est une phrase qui m’est venu pendant que je passais un petit séjour entre père et fils à l’âge adulte. Cette phrase m’est venue avec lui donc elle a une forte reconnaissance en moi.

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La Bande Sonore : Tu vas partir en tournée, a quoi va ressembler cette prochaines dates ?

Benoît Dorémus : Il y a des anciens morceaux, le nouvel album est forcément très mis en valeur et il y a des chansons dont je ne veux pas me passer et dont je ne peux pas me passer. Le challenge musicalement est qu’en trio sur scène avec un guitariste, bassiste et pianiste et un troisième joyeux luron qui est aux claviers et qui pour la première fois utilisera un ordinateur pour des sons électros, je veux aller vers ses sons sur scène. Je veux autant d’énergie sur scène que sur l’album sachant qu’on est que trois. C’est un petit challenge technique et technologique à relever donc il faut repenser chaque morceau mais on s’amuse beaucoup. J’ai été seul sur scène pendant quatre ans, c’est cool d’être avec un groupe. Le fait d’avoir été seul m’a fait faire beaucoup de progrès à la guitare, au chant et avec les gens. Mais c’est cool d’être dans le train ou le camion avec les copains, de plus avoir le traque seul dans les loges mais partager des moments avec des copains, ça me manquait aussi.

La Bande Sonore : Quel est le message que tu veux faire passer en live à travers les titres d’En Tachycardie ?

Benoît Dorémus : J’aurais les réponses au fur et à mesure de la tournée. Là je suis dans le concret de chaque chanson qui doit bien sonner, dans le fait de ne pas faire les chansons comme sur album, de changer le tempo, les arrangements, on veut rester proche de l’album mais les gens ne viennent pas non plus en concert écouter l’album sur scène. Là c’est purement musical après le fil conducteur du concert je le trouverais peut être par la suite. L’album parle beaucoup d’amour donc forcément ce que je voudrais expliquer en concert c’est que si parfois je peux être dur avec les filles, je voudrais dire que je ne suis pas dur avec les filles mais que c’est l’amour qui est dur avec moi mais qu’aux filles, je ne le reproche rien, que je les aime, qu’elles sont nos égales et qu’on est ensemble pour parler de tout ça. C’est des chansons, Je voudrais laisser paraître que c’est plus compliqué que ça cette relation et que les filles je les aime énormément. C’est pas la faute de l’autre, ça fait mal, on a tous eu des chagrins. J’aimerais avoir aussi du second degré et qu’on rigole sur scène. Comme les chansons ont un sujet grave, je veux qu’entre deux il y ait de la bonne humeur, de l’humour parce que je suis aussi comme ça dans la vie.

La Bande Sonore : Pour terminer une question un peu plus pop. Il y a une action collective en Corée du Sud qui envoie des clé USB par ballon en Corée du Nord pour pour leur faire découvrir le monde tel qu’il est. Laquelle de tes chansons de cet album tu mettrais ?

Benoît Dorémus : Les pauvres coréens, ça me rend triste, c’est d’une tristesse désolante. Qu’est-ce qui pourrait leur sembler hyper exotique et les amuser… Ils ne vont pas comprendre grand chose… Peut-être 20 milligrammes parce que c’est une chanson sur la colère aussi et les choses qu’on garde à l’intérieur et eux gardent tout à l’intérieur d’eux-même et de leur pays donc ça sera peut-être une manière de leur dire qu’ils peuvent extérioriser soi même et de son pays, 20 milligrammes.

Merci à Benoît Dorémus, Xavier Chezleprêtre et l’équipe de Gibson France.



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Alexandre Blomme
Rédacteur en chef de Dicky.fr, ex-WeLoveMusic.fr, fan de toutes les musiques et des groupes émergents français.






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