Rencontres / 23/07/2012

« C’est vraiment une démarche de se recréer un personnage, un être social, un être de scène. » Christine & The Queens

J’ai rendez-vous avec Christine and The Queens. En fait Christine est seule, et en vrai, il paraît qu’elle s’appelle Eloise. Christine and The Queens est un projet né à Londres après la rencontre avec un groupe de cinq travestis, révélant ainsi un monde endormi, un personnage caché sous les traits d’une jeune femme. Christine est née à Londres, porte depuis sa naissance un smoking et arbore une paire de cornes en dansant comme l’enfant qu’on a tous planqué au fil des années encaissées. Christine est un faux queen : une femme qui cherche à se faire passer pour un travesti. Christine est donc un impossible, peut-être un idéal. Et si aux premiers abords, l’apparition musicale semble être un accident romanesque aux allures néanmoins étranges. Christine and The Queens pointe le bout de sa corne avec beaucoup de justesse sur des émotions, des états fondamentaux, puisqu’identitaires, dans un univers électro-pop soigné. Prouvant qu’elle n’est ni une farce ni un mensonge, Christine se révèle magnifique dans son imposture de la queen déclinant un univers large et construit, freaky et profond. Après ses deux premiers EP « Misericorde » et « Mac Abbey », les InrocksLabs 2011 et le Printemps de Bourges en 2012, il était temps de la rencontrer, avant la sortie de son album l’année prochaine.

 Bonjour Christine ! On sait que les Queens te viennent d’une rencontre avec des travestis à Londres, mais pourquoi Christine… alors que ton vrai prénom est Eloise ?

Eh bien, c’est venu naturellement. Christine c’était déjà, pour moi, le prénom de tout et n’importe quoi. Lorsque j’oubliais le prénom de quelqu’un, je le remplaçais toujours par Christine… Plus tard, j’ai vu le film « La Reine Christine » avec Greta Garbo, il peut donc s’imposer, rétrospectivement, en référence.

 

Comment envisageais-tu ton passage en ouverture de cette soirée Fnac Live ?

J’ai vraiment pris ça comme une faveur alors que mon dispositif sur scène correspond plus à quelque chose d’intimiste. C’était aussi un défi pour moi de voir comment allait  réagir le public. J’ai été très agréablement surprise parce que je l’ai trouvé vraiment attentif, donc je suis très heureuse.

Est-ce que cette façon de jouer, d’inter-agir avec le public et d’habiller tes chansons par certaines explications t’est venu naturellement ? Est-ce important pour toi de rendre ton projet plus accessible alors que l’origine est pour le moins underground ?

J’essaie de faire quelque chose de cohérent, au sein d’un set de plusieurs chansons, de créer une sorte de progression. Puis comme je chante la plupart du temps en anglais, j’aime bien donner quelques clés de compréhension, que ce soit par un objet ou une petite phrase d’introduction. Je trouve ça important, c’est frustrant parfois de chanter des choses que l’on a écrite et que les autres, en face, ne comprennent pas : c’est aussi ce qui me pousse à écrire aussi en français maintenant…

Quand on connaît la genèse de ton projet (ndlr: le projet est né à Londres après la rencontre avec un groupe de travestis), le choix de l’anglais finalement semble évident mais les textes en français collent aussi parfaitement à ton univers musical…

C’est vrai mais au début, j’ai écrit presque exclusivement en anglais, parce que j’avais une vraie culture pop anglaise. Cela me semblait assez évident. Maintenant, après tous ces concerts et en aimant aussi beaucoup la pop française comme Etienne Daho, j’ai décidé de m’essayer à l’écriture dans notre langue. Je trouve qu’il n’y a pas beaucoup, pas assez,  de pop française qui soit poétique et qui puisse faire bouger en même temps. Pour la suite, je vais essayer davantage de métisser les deux langues.

Finalement vous êtes peu dans la nouvelle génération à prendre le risque de jouer avec la langue et avec, en quelque sorte, vos limites de pudeur…

Tout à fait, mais tu vois quelqu’un comme Lescop… C’est un très bon exemple, il a une écriture très exigente, vraiment de beaux textes et en même temps la musique n’en perd rien.

Je t’ai entendu dire que les musiciens travestis qui ont inspiré ton projet ne t’avait pas prise au sérieux lorsque tu leur en as parlé et que tu as évoqué l’idée de faire quelque chose avec elles.

C’est vrai, mais en un sens, elles avaient raison. J’étais à Londres, je n’avais aucun contact et surtout jamais fait de projet musical. Alors quand je leur ai dit « il faut qu’on fasse un groupe ensemble », elles m’ont dit « Fais d’abord quelque chose et ensuite on pourra discuter »…. Ces travestis tournent déjà depuis des années sur Londres, elles ont leur public et une sacrée expérience.

Et donc tu leur as fait parvenir ton EP, j’imagine..

Oh oui, elles m’écrivent sur Facebook, parce qu’elles ont vu qu’il s’est passé quelque chose, que je ne suis pas toute seule dans mon coin, à chanter dans un bar. Elles m’ont félicitée mais bon, elles ont déjà une carrière là bas. L’une d’entre-elles travaillent avec Paloma Faith, elles ont toutes des chemins assez tracés donc même si aujourd’hui ça marche, ce serait compliqué de les faire venir.

Peut-être pour une date exceptionnelle alors, à Londres… Et pour l’album à venir, est-ce que tu souhaites continuer à travailler seule ou depuis tu as fais des rencontres artistiques qui viendront s’ajouter à ton projet ?

Pour l’instant je suis en phase d’écriture, mais je pense collaborer avec un réalisateur, donc je fais des tests avec plusieurs personnes.C’est évident que pour moi, j’ai envie de progresser, dans le travail du son. J’adore composer mais je me sens limitée en tant que productrice réellement. Il est temps d’avoir un retour autre que le mien sur mes chansons, qui me permettrait d’étoffer, d’élargir mon champ… Sur scène, je pense que cela restera en solo, mais qu’on développera davantage la scènographie. Je travaille à pousser la danse, mettre de la vidéo… mais de la vidéo interactive, pas juste des images projetées sur une toile. J’essaie de creuser la formule solo parce que ça m’intéresse, le côté un peu « kamikaze » d’arriver seule en scène. C’est quitte ou double mais il y a quelque chose d’affectif en fait. Quand les gens adhérent, c’est vraiment intense.

Avoir un nom de groupe et arriver seule, tu joues presque sur la surprise : ça attire l’attention.

Oui c’est assez drôle et puis, pratique, quand on est en début de carrière, quand on cherche à se faire connaître : être seule en tournée, c’est tout de même moins coûteux. Après je n’exclue rien, mais pour l’instant je n’ai rencontré personne avec qui j’ai vraiment envie de monter un groupe. Je n’ai pas envie de mettre des gens derrière, juste parce qu’il le faut, je jouerais en groupe quand j’aurais trouvé des musiciens qui partagent les mêmes envies.

Je me permets de revenir sur un détail, cette paire de cornes que tu portes, l’as tu choisie pour la symbolique de l’objet (force et résistance) ou cela correspond avec l’une des démarches esthétiques de ton projet ?

En fait y a une part esthétique mais qui fait sens pour moi. Encore une fois, je m’inspire de l’univers du travestissement et cela joue souvent, en tout cas de ce que j’en ai vu, sur la transformation de l’humain à l’animal. Et c’est aussi une façon de faire comprendre aux gens que c’est un personnage, de mettre de la distance avec celle que je suis au premier abord. Je ne le prends pas très au sérieux, en fait il y a beaucoup d’humour là dedans.

Alors que ton premier regard ton personnage pourrait sembler noir,  tu es plutôt joviale sur scène donc on échappe aux côtés sombres que peuvent évoquer les cornes dans l’insconcient collectif finalement…

Ca dépend vraiment des scènes, je peux jouer parfois sur le côté dramatique, selon les possibilités techniques et là en plein air, je suis plutôt le petit personnage sautillant qu’on a vu tout à l’heure. Mais il reste une fraîcheur toujours, je n’ai pas envie de rentrer dans le rôle de la chanteuse spé, j’ai envie de rester collée à mon univers pop. Là, je n’en suis qu’à l’esquisse, j’ai envie de creuser le côté esthétique, j’attends beaucoup du travail de l’album sur ce point. A chaque fois, cela me fait réfléchir sur tous les angles possibles du projet et de mon personnage.

Et avant Christine and the Queens, est-ce que tu avais déjà commencé à composer, à travailler sur d’autres projets, même bien loin de ce que tu présentes aujorud’hui ?

Je faisais du piano, du chant mais je ne composais pas du tout. La rencontre avec les travestis m’a comme « autorisé » à me mettre vraiment dans ma musique. J’avais des chansons dans la tête mais je ne me donnais pas le droit de les laisser sortir. C’est venu vraiment d’un coup et, en une semaine, j’ai composé, je crois, 10 chansons. C’était comme des pulsions.

Les traverstis, incarnant une forme de liberté totale, t’ont finalement rendue la tienne en quelque sorte…

Tout à fait, cela incarne vraiment une prise de risque totale, je me suis donc dis, peut être que je vais pouvoir le faire aussi. Alors que je suis une jeune fille, je ne suis pas non plus dans une démarche de travestissement…

Justement tu joues d’une certaine façon sur les codes de la féminité et de la masculinité, de l’identité en quelque sorte...

C’est vraiment une démarche de se recréer un personnage, un être social, un être de scène.

Tu envisages l’expoloitation de cette identité sur du long terme ou plutot de jouer avec plusieurs personnages ?

C’est une bonne question. Pour l’instant, je n’exclue pas, l’idée peut être, de recréer un personnage, mais pour l’instant Christine me convient parce qu’elle est suffisamment floue, pour pouvoir en faire quelque chose de plus précis. Peut-être que, quand je serais allée au bout de ce personnage là, j’en trouverais un autre. Cela ne me fait pas peur parce que toute ma vie, j’ai toujours fonctionné avec des personnages. A un moment, je m’habillais de façon extrèmement féminine avec de longues robes. Je me suis lassée de tout ça. Maintenant je suis Christiene

Et est ce que tu envisagerais de te présenter comme toi, en tant qu’Eloise ?
Je n’y vois pas d’intérêt. Je préfère présenter un personnage que moi, je suis persuadée d’être terriblement ennuyeuse. Je ne me sens jamais authentique, unique. Finalement je suis toujours quelqu’un de différent, je ne sais pas qui est Eloise.

Site Officiel

Un grand merci à Christine et son smoking jaune fluo, Ophélie, Julie et Simo

A retrouver aussi sur  Bulle Sonore


Tags:  christine festival fnac live gloria Greta Garbo inrockslabs lescop Londres mac abbey misericorde printem the queens

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Diane Roudeix
Rédactrice en chef de La Bande Sonore




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