« Deschampsons » d’Yvon Deschamps

 

Deux émissions spéciales, un disque et des invités prestigieux, il fallait bien ça pour saluer la carrière musicale d’Yvon Deschamps. Souvent oubliée, voire méconnue, principalement en Europe où l’humoriste n’a jamais réellement trouvé son public, il s’agit néanmoins d’un répertoire d’une richesse inouïe.

De l’humour certes, mais également de la profondeur. Beaucoup de profondeur. Des mots qui claquent, des mots qui émeuvent, des mots qui dénoncent, des mots qui font rire, des mots d’amour aussi. Gilles Vigneault le souligne : « A l’intérieur de tout ce qu’il fait, il y a de l’âme. Il y a quelque chose de plus que seulement l’humour. ».

Deschampsons s’ouvre sur la faussement festive La Vie, par Louise Forestier. A l’origine, cette chanson avait été écrite comme une introduction aux spectacles d’humour. Un refrain délicieusement cliché comme pour adoucir les horreurs racontées dans les couplets.

 

Venez voir des vols,

Des attentats,

Des beaux viols,

Des assassinats,

Vous ne pourrez pas voir ça ailleurs.

Venez voir la vie à son meilleur !

 

Sur le même ton, La Vie est belle, reprise par Damien Robitaille. Une autre mélodie trompeuse pour un texte qui clame que « la vie est belle quand on n’y pense pas trop ». On découvre un homme tourmenté, bien loin de l’image véhiculée et du son résonnant de son rire d’éternel enfant. On comprend pourquoi Louise Forestier parle de Deschamps comme d’un homme « inquiet » et « lucide ».

Pour s’en convaincre, il suffit de réécouter Aimons-nous, interprétée cette fois par l’exceptionnelle Diane Dufresne. Sans doute la chanson la plus connue et la plus reprise d’Yvon Deschamps. Une des plus belles du répertoire québécois, selon Dufresne. Difficile de ne pas lui donner raison. Le texte a beau avoir plus de trente ans, il n’en est pas moins d’une actualité frémissante.

 

L’amour nous préserve

Des remords de nos tueries.

On tue sans réserve

Par amour de sa patrie.

 

A travers ses chansons, c’est l’homme derrière l’artiste qui se dévoile. Deschamps parle de lui, de l’enfant issu du quartier populaire de Saint-Henri et qui refuse de grandir (Dans ma cour), de son rapport au métier. A l’instar de Barbara, il déclare sa flamme au public. Aujourd’hui retraité, l’artiste avoue que quitter la scène n’a pas été simple « mais il y a quelque chose qui ne part jamais ». Sur le disque, c’est Michel Rivard qui chante J’sais pas comment, j’sais pas pourquoi, l’ode au public d’Yvon.

 

Quand vous êtes assis devant moi

J’sais pas comment, j’sais pas pourquoi

Mais j’ai l’impression d’être aimé

Je peux dire ou tout chanter

Je peux me dépasser

J’sais pas comment, j’sais pas pourquoi

Mais je voudrais toujours être là

Continuer pendant des années

Vivre de votre amitié

 

Il y a l’amour bien sûr, sous toutes ses formes. L’amitié d’abord, avec la bouleversante Mon ami, version Isabelle Boulay. Deschamps et elle s’accordent sur le fait qu’« une peine d’amitié, c’est plus douloureux qu’une peine d’amour ». « Une chanson qui va droit au but, droit au cœur. C’est une chanson de détresse, mais en même temps d’intimité et de confidences », selon la rousse chanteuse. L’amour paternel ensuite, dans la jolie Papa, revisitée par Vincent Vallières.

Et puis la vie de couple ou plutôt la lassitude de l’autre. Le texte d’Oublions trahit là encore une vision pessimiste de l’amour pour celui dont l’union dure depuis plusieurs décennies : « Pendant vingt ans, on a travaillé comme des fous et on ne s’est jamais parlé. Je pense que c’est ça le secret. » Belle ironie, c’est justement celle qui partage sa vie, Judi Richards, qui reprend cette chanson, accompagnée d’un chœur composé de leurs trois filles.

Je ne sais pas vraiment pourquoi

Je ne peux plus te prendre dans mes bras

Si jamais nous ne devions plus nous toucher

J’aimerais bien quand même pouvoir mourir à tes côtés

 

Difficile d’aborder la vie, sans parler de la mort, sujet récurrent du répertoire de l’humoriste. Dans l’un de ses spectacles, Yvon Deschamps avait d’ailleurs déclaré que « [sa] plus grande peur serait de mourir tout seul ». De cette réflexion est née Seul, chantée par Catherine Major. Il y a aussi cette Berceuse pour endormir la mort, unique chanson non écrite par Deschamps, mais par son ami Gilles Vigneault. Une commande pour exorciser la mort, même si aujourd’hui, « à 86 ans, [il] aurait ajouté que le jour où la mort se réveillera pour frapper à [sa] porte, [il] ne chantera pas de berceuse pour l’endormir ».

Le disque se referme avec la version originale de J’ai l’impression. Une façon de boucler la boucle pour l’humoriste qui se rêvait chanteur. Peut-être devrions-nous plutôt parler d’auteur. Sa plume n’a en effet rien à envier à ses amis Vigneault, Ferland, Forestier ou Charlebois qu’il a d’ailleurs souvent accompagnés lors d’évènements mémorables. Celui qui a débuté sa carrière comme batteur pour Claude Léveillée est devenu une star de l’humour. LA star. La référence absolue de beaucoup d’humoristes actuels. Oui vraiment, il était temps que les chanteurs, à leur tour, soulignent le talent du grand Yvon Deschamps.

 

J’ai l’impression qu’on s’est tout dit

En ayant l’air de ne rien dire

J’ai l’impression qu’on s’est compris

À travers la chaleur des rire

Ce peut-il que ce soit fini

Que tout ne soit qu’un souvenir

Ce peut-il qu’au seuil de nos vies

Il ne nous reste qu’à mourir.