Feu ! Chatterton : 1°Partie – Vendredi 13 – Et maintenant qu’est-ce qu’on fait ?

Ca fait déjà plus de deux semaines depuis les attentats de Paris. 15 jours sont passés et je n’ai toujours pas écouté de musique. J’ai accepté cette interview avec Feu ! Chatterton pour une raison : Ici le Jour (A Tout Enseveli). Le nom de son premier album relate assez bien mon état d’esprit pendant quelques jours après cette nuit de chaos. Cette maxime a raisonné en moi dès mon réveil le samedi matin alors que je regardais le peu de passants marcher depuis ma fenêtre. Le bruit des tirs, mon échappée du Bataclan, cette attente interminable dans une planque, le retour à pied chez moi, tout est extrêmement factuel dans ma tête, sans affect et pourtant cette phrase revient : Ici le Jour (A Tout Enseveli).
La date de l’interview approche et pourtant impossible d’écouter de la musique. Je la subis quand elle passe mais je ne suis jamais celui qui appuie sur lecture. La veille de l’interview, je rentre après une balade et décide de mettre un disque. Choix difficile et franchement important parce qu’il ne fallait pas se planter. Alabama Shakes : Sound & Color. Ca fait du bien, ça rassure. Quelques heures plus tard, je dois préparer mon interview et je relance Ici le Jour (A Tout Enseveli), un album que j’ai beaucoup aimé lors de mes premières écoutes un mois plus tôt surtout le titre Côte Concorde. Lecture. Chaque chanson prend une autre couleur, un autre sens, une autre dimension comme l’expressionnisme abstrait d’une oeuvre de Rothko. Le prisme n’est pas le même, l’humeur non plus et Ici le Jour (A Tout Enseveli) se fait nuit et plus fort.

C’est le deuxième jour de la COP21, il est recommandé de ne pas prendre les transports en commun. Je n’en mène pas large dans le métro. J’arrive chez Universal Music et rencontre, en terrasse, dans le bar d’en face : Arthur et Sébastien. Je ne peux pas faire semblant, poser des questions comme si de rien car ma curiosité n’est pas focalisée sur leur musique mais sur eux, leur ressenti d’artistes, sur la pulsation que cet attentat a créé. En terrasse, à boire des cocas tout en parlant de musique, rien que cette équation est un acte militant qui a un sens.

Je ne veux pas être impudique avec mon histoire et cette (trop longue) introduction, mais faire comprendre comment et pourquoi nous sommes arrivé à parler du 13 novembre et ses conséquences. Aucune envie de sensationnalisme ou de récupération, simplement l’envie d’en parler avec des artistes qui représentent la liberté. Il sera plus question de l’album dans la deuxième partie. Paris se fait nuit, Ici le Jour (A Tout Enseveli) !

Rencontre avec Feu ! Chatterton. L’ambiance est très spécial en ce lundi après-midi. Alors que l’état d’urgence est plus que jamais en action, il est recommandé aux parisiens de ne pas prendre les transports en commun à cause de la COP21.

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LBS : Comment avez vécu les récents événements ?

Arthur : On était sur scène à St Malo. Il y a une sorte de règle un peu tacite qui dit qu’on ne te prévient qu’une fois que tu sors de scène. On est sorti, on nous a prévenu. On est de Paris, on est de ces quartiers là, on sort là-bas, c’est là où on va, on y était deux jours plus tôt.

Sébastien : On a joué au Bataclan aussi…

Arthur : La rue de la Fontaine au Roi, la rue Marie Louise, c’est là où on est donc on est sorti et on s’est précipité pour passer des coups de fil à tout le monde parce que les possibilités étaient nombreuses. Par exemple, le meilleur ami de mon frère était au Comptoir Voltaire, là où un des type s’est fait exploser. J’ai eu mon frère qui était coincé dans un bar, sans nouvelle de son meilleur pote qui était dans le coma… donc on l’a vécu très directement, de près, de très très près (trémolos dans la voix). Comme tout le monde, on a peu de mots.
En premier lieu, on s’est renseigné pour savoir ce que tout le monde faisait et savoir si notre entourage allait bien, ce qui était le plus important. Pour le meilleur ami de mon frère, j’ai attendu le matin en espérant une bonne nouvelle qui est arrivée et là, on s’est demandé ce qu’il fallait faire parce qu’on allait jouer à St Lo, le samedi soir. On n’était pas tous d’accord, on se posait beaucoup de questions à savoir ce qu’il fallait faire, on était épuisé et très vite, même si c’est très triste que se soit arrivé comme ça, mais on s’est dit que cette fois-ci ce que l’on faisait à du sens.
En janvier, on travaillait ensemble en résidence, on travaillait sur les morceaux de l’album. Quand c’est arrivé, on s’est dit que ce qu’on faisait était complètement dérisoire et on s’est demandé comment peut-on agir pour changer les choses. On se sentait très impuissant avec notre musique pour agir.

Sébastien : Surtout qu’on était très isolé, très loin des gens, on partait plusieurs semaines s’enfermer entre nous pour faire des choses qui peuvent paraître très dérisoires… des chansons…

Arthur : Surtout que t’es là en train de répéter en boucle : Boeing Boeing Boeing… et tu te dis que tu n’en as vraiment rien à foutre de chanter ça, on a pas réussi à continuer. Donc on est revenu à Paris pour participer à cette marche de solidarité. J’habite à Porte de Vincennes, je suis juif, les choses me touchaient très directement. Donc là, pour ces derniers événements, le fait de faire de la musique avait du sens. Entre janvier et novembre, on a enregistré l’album pendant ce temps là. Mais quand tu te dis qu’enregistrer 12 titres sur 4 mois, ça semble ridicule : c’est jouer avec des étrons, c’est vain, c’est bête… mais là d’un coup on s’est dit que c’est  « nous » directement qu’on attaque, les artistes, le public… donc ce que l’on fait a pris du sens, c’est un devoir ! Il fallait donc que l’on joue ce soir à St Lo. Après bien sûr, il fallait que l’on dise quelque chose mais on sentait une émotion extrêmement vive et ça a été un énorme soulagement.
Ensuite, on est rentré à Paris, on a retrouvé nos proches et de devoir repartir pour la tournée quelques jours plus tard, là ça a été dur ! On avait tous besoin de confort, d’un cocon, en plus la scène c’est particulier parce que tu dois chercher quelque chose d’honnête en toi pour le donner. Ca a été vraiment un arrachement.

Sébastien : Après sur ces dernières dates, on a eu l’impression de partager encore plus de choses par rapport à avant. Ca faisait déjà trois ou quatre semaines que l’on tournait avant les attentats. On ne tombait pas dans une routine mais on avait déjà nos habitudes, des automatismes, là on a senti que depuis le 13 novembre que les dates sont très fortes et on partage beaucoup plus de choses avec les gens.

Arthur : Nous aussi d’ailleurs ! C’est le paradoxe de la tournée, tu pars quatre jours mais tu as l’impression de faire un voyage très long. Donc quand on est revenu à Paris, c’était cinq jours plus tard, on avait l’impression d’avoir repris beaucoup de forces, de distance par rapport à la situation comme si c’était il y a un an. Si on était resté là à macérer, on aurait été comme tout le monde alors que là on essaye de donner de la force aux autres sur scène et en dehors.

Sébastien : Surtout auprès de personnes que l’on connaît bien. Notre tourneur a été touché directement.

Arthur : C’est très très dur. On jouait samedi soir et des gens que l’on connaît sont venus et nous ont dit que depuis deux semaines, il n’y arrivait pas et que là, ça leur avait fait un bien particulier et ça, c’est ce qu’il y a de plus fort pour nous. C’est devenu un vrai devoir et je peux le dire sans aucune pudeur et sans aucune honte, ce qu’on fait c’est important ! Je ne l’aurais jamais dit jusqu’ici parce que je n’avais jamais trouvé que c’était important. Voilà, ça c’est nouveau. Ca serait cynique de tirer quelques choses de ces événements mais si il y a bien un pied-de-nez que l’on peut faire, c’est bien celui-là !

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LBS : Certaines de vos chansons ont pris une autre dimension mais c’est justement un des buts de l’art : celui de créer une émotion ou une réflexion face à un événement aussi horrible soit-il.

Arthur : C’est vrai mais c’est délicat. Notre premier concert après notre retour à Paris se faisait à Cognac. Franchement j’étais vidé, complètement vidé. Je chantais nos chansons mais la plupart de nos chansons à l’aune de ces événements, disent des choses terribles. On parle beaucoup de gens qui meurent même si c’est fait avec beaucoup de légèretés et d’ironie. Ce soir là, je n’avais aucune légèreté donc quand j’ai chanté : Bic Medium, à chaque fois c’était un couteau que je me plantais moi-même dans le cœur. A la fin de la chanson, j’ai dit un truc plombant du genre : « c’est teinté vraiment étrangement aujourd’hui…» et là, je me suis rendu compte que j’avais pas le droit de faire ça. Tout le monde est conscient de ça, tout le monde le sait, tout le monde le vit profondément. Si les gens viennent, on a le devoir de donner autres choses donc le soir d’après, sans faire semblant que ça n’avait pas eu lieu, j’ai compris qu’il ne fallait pas tomber là-dedans. Ca ne sert à rien, ça ne sert à personne, ce qui ne veut pas dire non plus qu’on n’y pense pas, qu’on ne le dit pas mais l’hommage n’en est que plus fort car c’est positif. De toute façon sinon je ne pourrais pas chanter ces chansons si j’avais en tête toujours que ce que je raconte est grave et triste. En plus, c’est faux ! L’intention n’est pas là, elle a toujours été dans l’ironie, pleine de légèreté, de fougue et d’humour. Il faut continuer à faire du mal aux gens dans les chansons, continuer à avoir cet humour dans nos chansons.
J’ai toujours été très attentiste par peur d’être maladroit, très frileux. Je préfère être maladroit et agir même mal que de ne rien faire. Même si je me plante, j’ai envie de dire des choses plus qu’avant. Mais c’est dur… A part faire ce qu’on fait déjà, c’est dur de se demander ce que l’on pourrait faire de plus mais on y pense tous les jours. On ne veut pas être indécent ou opportuniste. Mais on y pense tous les jours.

La suite bientôt…