« Le meilleur engagement c’est ce qu’on fait. » Christian Olivier

Christian Olivier par Richard Dumas

Vous avez joué et sorti en disque votre spectacle Corps de Mots l’année dernière et il semble que vous souhaitiez le continuer sur 2014 alors que vous sortez votre nouvel album Les Terriens ?

Le spectacle va continuer. Il va y avoir encore du travail dessus parce-que là je vais bosser sur quelques nouveaux auteurs. On va remodeler encore un petit peu, on va pousser encore plus certaines choses afin d’amener le spectacle encore plus loin. Il y a déjà de la date au mois de mars mais on bascule de l’un à l’autre avec des formations différentes pour le coup puisque sur Terriens, le nouvel album, on est sur une formation avec deux guitaristes et un clavier, sur Corps de Mots c’est les cuivres, les violons, le violoncelle et tout ça.

Concentration sur le texte pour un spectacle, apprendre à faire plus attention aux mots, est-ce que c’est une volonté de Têtes Raides ?

C’est quelque chose qui m’a toujours intéressé. Dans les chansons Têtes Raides il y a toujours, plus ou moins, cette approche là. Comme dans la poésie, dans le texte, depuis le départ on travaille sur les auteurs. Il y a eu dans pratiquement tous les albums, un auteur sur lequel on a travaillé donc cette chose là par rapport aux chansons Têtes Raides, il y a quelque chose qui se joue là-dessus. Ca a une influence bien sur. Quand on prend un texte d’auteur, c’est pas toujours évident. Prendre une poésie et la mettre en musique, ça peut être casse gueule et ça peut même être pas bien du tout, redondant, chiant. Il y a un texte, il y a déjà quelque chose dedans, déjà une musique donc rajouter quelque chose appelle à la vigilance. Dans les chansons Têtes Raides, il y a un peu cette chose là, quand je me barre sur l’écriture ça me fait basculer avec cette expérience là, cette histoire là par rapport au texte. Au début quand j’ai commencé, je suis allé beaucoup au théâtre. C’était la période de Patrice Chéreau à Nanterre, de Peter Brooke, d’Ariane Mnouchkine à la Cartoucherie, c’est quelque chose qui m’a marqué. Pour moi c’est la même chose, il y a un rapport au texte qui est fort et dans lequel le corps intervient. On retrouve ça d’une certaine manière dans la musique Têtes Raides.

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De Corps de Mots est né Les Terriens ?

On était en train de finir Corps de Mots, on a finit l’enregistrement. L’enregistrement du spectacle est venu dans un deuxième temps. On a d’abord monté un spectacle et je me suis dit : « Putain c’est con, faut faire quelque chose avec. » donc on a capté les Bouffes du Nord et puis on est parti en studio. Pour le coup, le studio ça n’a duré qu’une semaine. Le spectacle était là mais on a réenregistré en studio et on a rajouté quelques nouveaux titres. J’avais déjà commencé l’écriture des Terriens. J’avais déjà démarré des chansons et c’est vrai que peut-être que tout ça est lié. De toute façon, l’histoire des disques, des projets, des aventures, un projet nouveau c’est toujours la suite de ce qu’il y a eu avant. Avec la sortie de Corps de Mots, peut-être j’ai eu besoin de ressortir les guitares et de renvoyer quelque chose. Il y a vraiment cette chose là. Tous les morceaux que j’écris, à part deux ou trois, je les ai écrits avec une guitare. Si je prends le morceau Les Terriens, quand j’ai commencé à l’écrire, je suis parti sur une espèce de blues, enfin un blues en mi et puis voilà, pour moi ça sonnait bien et dès qu’on a commencé à le faire en repet, on a commencé à le jouer à deux guitares. Il en fallait une autre parce que moi je joue avec une moufle, je suis un piètre guitariste. Voilà pour moi, c’est ça que j’entendais, ces sonorités et laisser justement le fait que les cuivres, les cordes sortent un peu et laisser les guitares faire la musique.

 

Pour Corps de Mots tu as déclaré que l’actualité n’était pas forcement ton inspiration, que tu n’essayais pas de rattacher la musique Têtes Raides à ce qu’il se passait mais pour le coup Les Terriens est en plein dedans, cette montée actuelle d’être contre tout, c’est une réflexion sur le temps que tu as vu arriver ou c’est une vision à chaud ?

 

On est dedans de toute façon. Si on prend le morceau La Tache, c’est vrai qu’on est dedans mais c’est des cycles. Malheureusement, c’est toujours des vieilles hantises. La bête ressurgit régulièrement. Je suis toujours vigilent avec ça aussi parce que je n’ai pas envie de leur faire de la pub non plus donc il faut toujours faire gaffe à ces choses là. La manière de le prendre dans La Tache c’est aussi d’avoir quelque chose avec un peu d’humour sur un sujet grave. En le faisant passer avec l’humour, justement là, on détourne le machin et ça permet de parler du sujet, du fond. On peut pas baisser la garde, en face il y a des gens qui n’ont pas compris ou qui ne cherche pas à comprendre. Le problème est la Mémoire, c’est le plus exaspérant de voir des choses qui sont arrivés et qui sont pourries et qui se reproduisent ou continuent… donc je trouve ça important  de le redire de temps en temps.

 

Dans la chanson La Tache, tu fais un parallèle entre le fascisme et l’amour maternel, quel est le rapport entre les deux d’après toi ?

L’idée dans la chanson c’est cette folie. Pour moi, un moment donné il y a l’amour maternel. Quand il y a une naissance, chez les gens, je n’imagine que cet amour là n’existe pas. Au départ, une mère et son enfant c’est quelque chose qui est trop beau et qui doit raconter quelque chose qui n’est pas cette histoire là. Dans la chanson, c’est le fait de surtout dire que si l’amour entre des parents et leur enfant n’est pas assez fort et qu’ils ne comprennent pas que normalement ce n’est pas comme ça chez les autres, il faut prendre les armes pour ces gens-là et nos armes, c’est nos chansons.

 

Les Terriens est un album très optimiste alors que nous vivons une période de crise, c’était une volonté de ta part ?

C’est super positif sinon je ne pourrais pas écrire. Pour moi, il y a toujours de l’optimisme à fond sinon il n’y aurait pas cette musique, cette énergie et je ne pourrais pas gueuler comme ça. C’est comme dans le texte de Stig Dagerman (Notre besoin de consolation est impossible à rassasier) dans Corps de Mots. Dans ce texte assez sombre, assez dur, il y a plein de lumière pour moi. Alors lui, c’est sur il est allé vraiment jusqu’au bout, il a allumé le gaz et tout donc voilà mais si je suis encore sur le terrain aujourd’hui, c’est que j’ai ce combat là. Ce combat là est dans l’optimisme sinon je ne pourrais pas.

 

Même une chanson comme Oublie-moi est optimiste, c’est ton Love me Tender personnel ?

 C’est la suite, c’est la logique par rapport à Corps de Mots. Moi j’écoute Elvis et pas qu’Elvis d’ailleurs en crooner. J’aime bien le show, le concert. On a fait une première date samedi, bon c’était une première mais si on parle du côté optimiste tout ça, il y avait plutôt cette ambiance-là. On passe par des seconds degrés tout en racontant l’histoire, il y a une distance peut-être plus forte mais ça marche.

 

Il y a aussi la chanson Bird qui est très pop, très Beatles. C’était une envie d’ouverture musicale ?

Encore une fois les envies… je ne suis pas quelqu’un qui réfléchit avant. Quand je fais une chanson, c’est vraiment quelque chose qui sort de l’intérieur. Je ne me dis pas voilà on va faire comme ça, bon ça peut arriver que ça bouge, qu’à l’arrangement le tempo s’accélère un peu, on trouve vraiment la bonne place du tempo, du rythme mais il y a déjà cette chose là. Le riff de Birds je vais le jouer avec ma guitare comme ça, ça peut faire penser aux Beatles mais aussi aux Clash à un endroit mais je suis à l’aise avec ça. Je ne me pose pas vraiment la question. La question va être plus de savoir comment on va aboutir la chanson. En l’occurrence, ça peut faire penser à tout ça parce que c’est écrit en anglais avec mon anglais « Royal » mais c’est un morceau que je n’aurais pas écrit en français. Je n’écris pas des morceaux en anglais que je traduis. Ca sort comme ça et si je ne l’aurais pas écrit comme ça en français après le son est là et franchement sur les guitares il y a un truc qui fonctionne vraiment et qui sonne comme je l’avais en tête.

 

A l’écoute des Terriens, on sent une véritable énergie, vous avez enregistré cet album dans les conditions d’un live pour garder cette force ?

C’est enregistré ensemble et il y a des retouches après mais le gros c’est ensemble. Il y a un morceau à trois guitares, les trois ont été enregistrées ensemble. La sonorité elle est là : basse, batterie, guitare. Certaines voix sont mêmes en live. Garder cette énergie au maximum si ça sonne. Tout le travail du sondier Mike Croswell ca a été ça, le fait de capter cette énergie. Le son est assez large, y a un espace, y a une chaleur de l’ampli, on est vraiment sur les lampes. En l’occurrence, les voix, bon y en a pas quinze mille, mais y a bien deux trois voix qui sont d’origine et dans ces cas-là c’est super. Les Terriens c’est ce côté chaleureux humain et de l’autre cette folie des terriens… il y a de la bonne folie aussi mais pas que de la bonne non plus…

 

Tu qualifies ton rapport à la poésie et l’écriture comme de « chaire & viscérale », as-tu le même sentiment lorsque tu composes pour Têtes Raides ?

J’ai toujours écrit comme ça. Un mot pour moi, c’est peut-être le fait d’avoir commencé à m’intéresser à la poésie assez tôt, enfin quand j’ai démarré ce projet Têtes Raides, mais y a ce rapport quand je lis ou quand j’écris… Je continue d’écrire à la plume, avec de l’encre et à la plume. Il y a ce rapport à la matière qui est là. Le mot une fois écrit, il y a une trace. Déjà avant de l’écrire et avant de l’interprétée parce qu’il y a les deux phases l’écriture avant de chanter après je vais rechanter le mot, ça passe ou ça casse mais y a le mot et parfois ça donne ou pas ce que je veux donner ou parfois le sens va venir après avec cette chose là. Il va venir du fait que j’ai choisi un mot qui va être rugueux, plus lisse ou qui va sonner plus long, c’est vrai que je continue à travailler sur la langue comme avec une matière, un outil. Le visuel est important, le texte est visuel. Tout ça c’est des matériaux avec lequel je travaille et pour le chanter il faut que je sente que dans le corps il y ait ce truc là pour le ressortir, pour le rechanter sinon je ne pourrais pas.

Il y a du scratch sur A Ta Gueule, ce n’est pas habituel comme instrument chez Têtes Raides, vous ne mettez jamais un instrument par hasard, alors pourquoi du scratch sur ce titre en particulier ?

Ce morceau a eu tout un chemin. Il a démarré par la phrase d’accordéon puis j’ai commencé à mettre le texte là-dessus et rythmiquement il y a avait cette chose-là qui arrivait, j’entendais ce truc là. Il y avait mon collègue qui est venu faire du beatbox dessus et donc j’ai sorti la platine en studio. C’était la première fois que je faisais ça sur du vinyle. C’est quand même un petit chantier. J’ai mis bien deux bonnes heures voir trois pour faire ça. Ca a été génial à faire. J’adore ça mais ca a été difficile. Il y a beaucoup de scratch rapide mais aussi du scratch travaillé sur la lenteur, ça amène une tension, une ambiance et par rapport au sens du texte, ça apporte quelque chose de chaud et une tension forte sur le morceau.

 

Ca fait plus de 20 ans que vous avez monté Têtes Raides. Est-ce qu’être artiste/chanteur a toujours la même portée qu’à vos débuts ?

Je crois qu’à un moment donné, c’est quelque chose qui dès le départ est là. Ca peut éclater mais ça là. Il y a un auteur, un compositeur, parfois c’est le même et après il y a l’interprète. Quand je reprends une chanson, que j’écris pour quelqu’un d’autre c’est différent parce qu’il y a des cases là-dedans où tu priviligies la mélodie, ou le texte, parfois c’est les deux mais l’interprétation c’est une chose importante. Il y a une évolution, il faut continuer à prendre des risques, à se « mettre en danger » de pas forcément de rester dans le même sillon, le même chemin tout le temps même si la base, la source est relativement la même. Il faut continuer à explorer, à faire éclater des choses, à se mettre dans des situations où les gens n’ont pas l’habitude de nous voir. Là par exemple,  il y a un petit mouvement musicalement pour Têtes Raides. On va se retrouver avec deux guitares et un clavier alors que pour les gens habituellement il y a deux cuivres, des chordes, violon, violoncelle, mais voilà les gens ont déjà été amené dans des situations avec Têtes Raides sur le temps comme le fait d’avoir joué dans des salles, des théâtres, ou à se retrouver sans batteur et à taper sur des taules. Le public Têtes Raides, ceux qui nous ont suivi pour eux ce n’est pas gênant.

 

Et être engagé n’est-il pas un frein aujourd’hui, de moins en moins d’artistes le sont….

Le meilleur engagement c’est ce qu’on fait. Il y a des périodes où l’on peut aller défendre les choses mais encore une fois, ce n’est pas nous qui allons changer les choses mais si on peut fédérer des gens et éventuellement passer des messages comme là, il y a des messages ils sont claires. A un moment donné, pour faire bouger les choses, c’est de l’ordre du politique et à un  moment donné, on peut nous apporter notre petit truc mais surtout apporter dans le quotidien une manière de pensée. La politique c’est tout le monde. Ce n’est pas une fois le bulletin collée dans l’urne que c’est réglée, ça c’est le minimum syndicale et après à tout le monde à travailler sur l’histoire. Dans cette vision là de la politique, c’est tout le monde et au quotidien. Pour moi c’est par là que ça passe. La poésie, le fait de faire découvrir des textes, pour moi c’est plus parler de culture mais la culture c’est de la politique aussi. Essayer d’ouvrir l’imaginaire, les espaces et sortir de la norme toujours. Essayer de décaler pour regarder les objets un peu différemment et les gens différemment.

 

Photo : Richard Dumas