Interview lendemain de fête avec Kid Wise

Le rendez-vous est donné à 11heures du matin à Montmartre. Aucune boulangerie n’est ouverte ce jour là dans les alentours, c’est donc les mains dans les poches que La Bande Sonore débarque chez Kid Wise, dans un appartement temporaire loué le temps de leur promotion parisienne. La porte s’ouvre et là un énorme bordel façon lendemain de fête bien arrosé squatte les tables et les endroits où s’asseoir (Si vous voulez découvrir à quoi ressemblait cet appartement quelques minutes avant notrée arrivée, cliquez ici) ). Alors que certains membres dorment encore ou d’autres font des apparitions en caleçon, Augustin Charnet, chanteur et clavieriste du groupe, nous reçoit frais et douché, prêt à répondre à nos questions sur L’Innocence, premier album du groupe sorti quelques jours plus tôt. Philosophie, enregistrement et vertu sont au programme autour d’un café pendant que les mangers font le ménage.

« L’idée était de faire comme un kaléidoscope sur notre jeunesse à nous mais aussi, de façon plus globale, sur la jeunesse d’aujourd’hui et c’est pour ça qu’il n’y a pas une seule couleur. »

LBS : Votre second EP Renaissance est sorti en janvier 2014, avez-vous gardé le même cap musical pour ce premier album ?Augustin : Après la sortie de notre EP Renaissance, il y a eu la sortie du clip qui a générée beaucoup beaucoup de vues et ça a changé notre quotidien. On est passé d’un groupe de potes qui fait de la musique à un groupe dont on attend la suite. On a rencontré beaucoup de tourneurs, de labels qui venaient nous voir et suite à ça, on a eu deux mois, à la fin de l’année 2013, un peu compliqué.

Tout le monde nous a dit que maintenant que l’EP était sorti, il fallait attaquer l’album, c’était le nouveau cap. De là, on a passé deux mois à composer de nouveaux morceaux avec cette idée en tête qu’il fallait composer pour composer parce qu’il fallait faire un album, parce que les médias attendaient etc. etc.. Sur ces deux mois, on a fait que de la merde. On n’aimait pas ce qu’on faisait, on ne comprenait pas du tout ce qui se passait donc on a tout foutu à la poubelle.

Après une pause, on s’est retrouvé début 2014 et on est reparti sur de nouvelles bases et c’est là que l’idée d’Innocence a commencé. On s’est dit qu’on devait retourner aux émotions de gosses qui font des choses de manière totalement spontanée et sans réfléchir, un gosse qui parfois se casse la gueule mais qui parfois réussi aussi, mais qui lui est dans sa logique et continue dans ce sens. On s’est remis dans ce cocon là, on a oublié le monde extérieur et on s’est concentré sur le retour aux premières émotions connues avec le groupe, revenir simplement à ça. L’Innocence a commencé à ce moment là.

Par la suite, on a fait deux mois de compositions, de pré-prods. On s’est enfermé. On n’est pas le genre de groupe à composer trente titres pour en garder dix. Dès qu’on a une idée pour un titre qui semble évident, on travaille autour. On a crée dix titres comme ça, à part Hope qui existait déjà. Musicalement, on a gardé cette marque esthétique déjà présente sur Renaissance mais on ne savait pas encore comme la définir réellement. C’est difficile parce qu’on est six et qu’on a tous une identité musicale différente et assez marqué, c’était donc très dur de s’apprivoiser les uns les autres. Certains groupes n’y arrivent jamais, c’est une histoire de bonne formule. Donc là, on y est arrivé et on a défini ça comme de la pop-progressive : des morceaux avec un noyau très pop fait pour parler au plus de monde possible avec des sujets communs et universels mais avec un format trituré plus post-rock qui peut durer sur du huit à dix minutes par titre. Cette formule là nous plaisait bien, on s’est dit que dans cette pop, tu peux, comme en gastronomie, l’assaisonner à ta sauce. Nous, on a mis du post-rock, de la pop mélancolique, des morceaux plus électroniques, orientaux, un peu de tout. Tout s’est élaboré petit à petit dans l’année 2014 qui a été une belle année de travail pour le groupe. La composition, la production, l’enregistrement, le mixage, tout s’est déroulé en une année. Et la sortie de l’album est le point culminant de cette année de travail.

LBS : A l’écoute de L’Innocence, un esthétique musicale très forte s’en dégage, il y a un côté cinétique bluffant, comment faites-vous pour garder ce mouvement permanent ?
Augustin : Ce n’est pas vraiment conscient mais on joue beaucoup sur les contrastes autant en live que sur album. On ne veut vraiment pas qu’il y ait un moment creux où les gens peuvent s’ennuyer. On n’aime pas les albums monochromes où tu sais que c’est bleu, que c’est rouge, nous on voulait surprendre ! Cet album est vrai cap pour nous. On est six, on est assez jeune, on a tous arrêté nos études, nos taffs pour ce projet et on se jette là-dedans malgré la réalité difficile dans la musique. Si jamais cet album ne marche pas, je ne veux pas être radical mais on va se retrouver un peu comme des cons et repartir dans nos vies d’avant. Ca serait comme un rêve qui nous passe à côté mais au moins, on sait que là, on a mis toutes nos forces dedans.

L’idée était de faire comme un kaléidoscope sur notre jeunesse à nous mais aussi, de façon plus globale, sur la jeunesse d’aujourd’hui donc c’est pour ça qu’il n’y a pas une seule couleur. Ca se ressent aussi dans nos clips, dans nos chansons. On a essayé de toucher à l’universel pour brasser plus large et parler à un maximum de gens de plein de sujets différents qui nous tiennent à cœur. Nos morceaux sont des polaroïds de nos instants de vie donc chaque morceau a une couleur différente et une empreinte différente dans le temps et aussi une histoire bien à lui. Ca forme un album vie, un peu comme un album photo que tu peux re-feuilleter selon ton envie. On l’a réfléchi comme un voyage cet album, il y a un début, une fin, une trame et une histoire métaphysique et harmonique si on y fait vraiment attention. Certains thèmes se croisent, s’entrecoupent et se retrouvent sur le titre final L’innocence. On a essayé de faire quelque chose d’assez pluriel.

« On essaye de faire des shows vraiment uniques et qui sont en même temps de vraies expériences sonores. »

LBS : Il y a un visuel très fort autour du projet aussi bien dans vos clips que sur le choix de l’artwork de la pochette, aviez-vous une idée précise en tête ou est-ce à la fin de l’album que l visuel est venu naturellement ?
Augustin : Il n’y a rien de pré-réfléchi chez Kid Wise, on laisse souvent le hasard faire les choses et souvent se passe plutôt bien (sourire). Pour l’album, j’avais déjà trois ou quatre morceaux en réserve pour la composition et on a commencé de là. Il n’avaient aucune vocation à être mis ensemble mais les choses se déroulées naturellement et la vie a fait que ces titres ont pris une autre forme. On n’avait aucune idée à quoi allait ressembler L’Innocence, c’était simplement quelque chose qui raisonnait dans nos têtes. Puis ça a été comme un puzzle, on a tout rassemblé ensemble et le résultat nous a semblé évident.

Par la suite, on est tombé sur la pochette, sur le titre, sur toute la philosophie de l’album et tout s’est imbriqué petit à petit tout en laissant le temps faire et c’était très bien comme ça. Quand on a reçu, il y a quelques mois, le mastering, la pochette, on a compris que tous les éléments avaient bien trouvé leur place.

Pour l’artwork, on a demandé à une artiste qu’on aime bien en lui disant d’écouter l’album et d’en faire ce qu’elle voulait donc a laissé le hasard faire. Elle nous a fait la pochette de l’album que l’on trouve parfaite. A la base, il n’y avait que l’aquarelle, représentant parfaitement notre musique car très abstrait. Les deux silhouettes à l’intérieur pour nous symbolise le garçon et la fille qui se parlent sur le titre L’Innocence et on y collé le visage de Nikita, l’acteur de notre clip Hope qui est notre mascotte. Tous les éléments sont réunis.

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LBS : Il y a aussi une véritable symbolique religieuse dans votre album. L’Innocence est un symbole biblique fort qui fait appel à la genèse, à l’Eden, le paradis perdu et dans les chansons, il y a de nombreuses références au ciel, au soleil, le rise et falls, le début et la fin, le levé le couchant. Vous laissez souvent une grande part à l’interprétation personnelle mais est-ce que cette symbolique t’inspire ?Augustin : Mes paroles viennent de façon inconscientes mais je les fais avec des thèmes assez larges en effet. Je compose en direct, je blablate du yaourt puis je réécris des mots et ça tombe toujours sur des paroles assez universelles. L’aspect religieux n’est pas réfléchi parce que je n’y crois plus trop aujourd’hui, il y a seulement notre guitariste qui est très protestant et donne des allures de cathédrale avec ses guitares.

Comme je le disais, je souhaite qu’un maximum de monde puisse s’identifier à nos morceaux, pour moi c’est une des choses les plus importantes. On est pas du tout snob, pas hipster, il y a plein de groupes qui font de la musique pour une niche, un cocon et qui s’y sentent très bien mais c’est souvent par prétention ou par snobrie. Nous, on a très envie de faire le lien entre une musique qui serait « une pop de stade et le post-rock de cave » comme l’avait bien résumé un journaliste pendant une interview. On a autant envie de parler à des mecs qui écoutent de la musique de cave assez ciblé que des gens qui partent voyager au Japon et qui dans l’avion découvre un morceau comme ça par hasard. Je dis ça parce qu’on a un de nos morceaux qui est sur des playlists d’Air France et on est très content que pour certains voyageurs, ils associent cette expérience au morceau Blue qui est sur notre album.

« Notre album est très ouvert mais très abstrait aussi. Les paroles ne parlent jamais d’histoire concrète, de personnages réels, l’album s’identifie à toi et pas l’inverse. C’est en ça que l’on trouve ce travail intéressant, garder le côté abstrait et que chacun en tire sa part du gâteau. »

LBS : L’Innocence est une vertu difficilement réalisable de nos jours dans un monde qui ne l’est plus, comment faire pour la préserver ?
Augustin : Notre remise en question dont je parlais avant en est la conséquence. Ce n’est pas un problème très grave, il y a bien pire dans le monde, mais c’est une remise en cause à laquelle on repasse tous un jour ou l’autre que l’on soit musicien ou dans n’importe quel milieu, c’est une chose que l’on fait en tant qu’être humain. C’est un mur contre lequel tu tombes mais que tu n’avais pas anticipé. Du coup, tu te poses plein de questions sur ta vie et le plus dur c’est de faire chemin arrière pour recommencer autre chose. C’est une confrontation que l’on aura tous dans notre vie et le fait de parler ça, c’est là que l’on touche au côté universel de cet album. Avec son histoire personnelle, on peut s’identifier à ça et c’est aussi pour cette raison que notre album est très ouvert mais très abstrait aussi. Les paroles ne parlent jamais d’histoire concrète, de personnages réels, l’album s’identifie à toi et pas l’inverse. C’est en ça que l’on trouve ce travail intéressant, garder le côté abstrait et que chacun en tire sa part du gâteau.

LBS : Dans Mirror et Emotion, c’est la première fois qu’on découvre Kid Wise en français, le fait de finir par Innocence qui est un choix totalement conscient et logique, est-ce que c’est l’ouverture vers un nouveau chapitre de plus français ?
Augustin : Plus français je ne sais pas mais j’avais toujours rêver d’écrire en français, ça c’est sûr. J’ai eu une éducation vraiment dans la littérature française, ma mère est prof de philosophie, et d’ailleurs peut-être pour ça que je ne l’ai pas fait avant. Je trouve que c’est une très belle langue, avec un héritage magnifique dans la chanson même si aujourd’hui elle est parfois maltraitée mais on a eu de très très belles heures. Il y en a encore, on aime beaucoup François & The Atlas Moutains, Feu ! Chatterton qui ont de très belles paroles. Je m’y suis mis un peu tard mais j’aime beaucoup. J’ai commencé avec l’anglais parce que c’est la voie de la facilité mais ça raisonnait plus en moi et c’était plus facile d’écrire, pour moi, en anglais. En français, je n’arrive pas à écrire en spontané, c’est trop difficile. J’ai donc pris le temps d’écrire des paroles et ça s’est fait aussi inconsciemment mais j’aime bien le clivage un couplet anglais, le refrain en français ou l’inverse. C’est un exercice pas trop exploité. Le couplet anglais c’est assez classique mais avec le refrain en français, tu as une ouverture de langue qui est très différente et je trouve que ça interloque un peu l’oreille. Pour des anglophones ca doit être agréable tout en étant surprenant. Je pense que l’on va continuer là-dedans avec cette formule hybride comme ça.

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LBS : Ta petite amie Mathilda Cabezas qui est aussi chanteuse fait un duo avec toi sur le titre L’Innocence, pourquoi avoir voulu partager cette chanson en particulier ?
Augustin : Dans les paroles, je me suis rendu compte qu’il y avait de façon assez naturel un vrai question-réponse avec principalement le questionnement d’une personne en particulier par rapport à ce sentiment d’innocence et autour de cette recherche. On a le sentiment qu’après tout ce qui s’est passé dans l’album et après toutes les couleurs différentes : joyeuses, tristes, violentes… le personnage se retrouve enfin devant l’objet dont il a toujours rêvé et va donc partir à sa recherche. C’est Clément qui a proposé l’idée de faire intervenir Mathilda, je l’ai trouvé très bonne. Elle a été avec nous pendant toute la création de cet album, elle nous a aidé, conseillé, elle fait parti de la famille Kid Wise. Comme elle chante et a une très belle voix de surcroît, ça m’a semblé évident et ça m’a fait plaisir que la proposition vienne des autres membres du groupe. Nos deux voix vont bien ensemble donc elle vient symboliser cette innocence tant recherchée qui s’envole au final et disparaît avec Echos qui est plus brutal et annonce peut-être une suite qui le sera aussi.

LBS : Au début d’Echos justement, il y a un début atmosphérique avec un discours de Gaston Bachelard enregistré en 1954 où il parle du « dormeur éveillé » mais aussi « du génie de l’image ». Justement l’image c’est une chose importante chez vous, comment tu expliques que vos clips vont justement à l’encontre de l’Innocence et tombe plus d’une certaine manière dans la perversion ou la perte complète de repère ?
Augustin : Parce-qu’il faut passer par là pour retomber dans l’innocence à mon avis. L’autre raison est qu’on aime bien casser les codes. Ce n’est pas nous qui réalisons nos clips, on envoie nos chansons à nos réalisateurs préférés en leur disant de faire ce qu’ils veulent et à chaque fois c’est de la tuerie, on en est très content. Tous les clips tournent autour du même thème mais avec une approche différente. C’est des objets qu’on aime vraiment vraiment soigné parce que c’est important aujourd’hui de soigner son image, son visuel mais aussi parce qu’on aime le cinéma et l’art.

Aujourd’hui tout le monde regarde le clip pour découvrir la chanson, les deux vont ensemble. Le dernier clip sorti est Ocean et c’est vrai qu’il est tout sauf innocent. On le trouve très beau, il est entre le court-métrage et le clip. Ce n’est pas très innocent, c’est les réalisateurs qui sont pervertis (rires). Ocean c’est entre Terence Malick et David Lynch, Malick dans l’idée et les couleurs dégueu de Lynch. On voulait tourner au 8mm mais on ne trouve plus de bande donc le clip a été tourné à la caméra VHS. Elle est un cassée, ça donne un effet sur les côtés. Ca représente bien le côté pur aussi, c’est ma petite sœur qui joue dans le clip. Son personnage est à la fois très pur, très innocent et elle est toujours rattrapée par cette sorte de perversion représentée par le personnage en noir. Est-ce que c’est son père, un amour de jeunesse horrible, un violeur ? On ne sait pas ce que c’est. C’est la perte de l’innocence qui est sur un fil comme dans le clip de Hope avec le personnage de Nikita qui est très innocent, fasciné, amoureux, vivant beaucoup d’expériences mais qui devient perverti par cet amour impossible qu’il n’aura jamais. Un mi-chemin entre innocence et perversion, ce qui représente très bien pour moi la jeunesse d’aujourd’hui : marcher sur un fil tout le temps.

LBS : La prochaine étape est le retour au live, comment appréhendez-vous les prochaines dates ?
Augustin : On est impatient. Comme on l’a jamais vécu, il y a forcément un avant et après avec la sortie de l’album. Avant ce n’était que la découverte toute le temps, les gens connaissaient au mieux Hope pour la plupart, Forest quand le clip est sorti et c’est tout. Tout le reste était de la découverte donc les gens avaient des réactions très différentes donc là j’ai hâte de voir les gens qui connaissent les titres et qui vont attendre la fin de Ceremony ou Echos et qui savent qu’ils vont se prendre un tsunami dans la gueule. Les concerts vont être très différents, beaucoup plus communicatifs et beaucoup plus dans l’union et ça c’est très bien. Le set va être le même mais avec quand même quelques nouveaux morceaux et une reprise de Videotape de Radiohead qu’on aime bien et à qui on donne un côté post-rock. On essaye de faire des shows vraiment uniques et qui sont en même temps de vraies expériences sonores en proposant des choses que les gens n’ont pas forcément l’habitude d’entendre et que ça les marque un peu en les faisant bouillonner de l’intérieur.

LBS : Dans Robinson Crusoé de Daniel Defoe, il y a une phrase qui dit : « Quand l’innocence termine, la fierté commence ». C’est votre cas ?
Augustin :
Pour nous elle est pas encore terminée (sourire). Peut-être que je pourrais te dire ça dans quelques années. On va essayer de rester innocent le plus longtemps possible, je préfère être innocent que fier en tout cas. Les deux peuvent fonctionner ensemble ceci-dit.

Merci à Kid Wise (spécialement à Augustin), Marine Gora de The Wire Records, Quentin Vancheri et Michaël Buffon.