La nouvelle vague Griefjoy

 

 

1390716_504909912939404_1885630783_n

 

Avant le succès mérité de Rose en 2006 avec son premier album éponyme, porté par le single La Liste, la ville de Nice n’avait aucun référant musical. Ce n’est pas dû à un manque de talent, loin de là, mais seul sudiste à avoir percer est le gominé et rock’n’roll Dick Rivers (et encore il vient de Villefranche-sur-Mer). A cette époque, la cinquième plus grande ville de France a l’image d’une matrice mutante à participants écervelés pour la télé-réalité. La vague Rose change la donne et permet à deux de ses musiciens aussi niçois, les frangins Bensenior, de sortir chacun leurs projets solos : Bensé et Jil Is Lucky. Enfin décomplexée, la scène niçoise s’affirme et montre qu’elle est très éclectique voire avant-gardiste.
Une nouvelle scène influencée par l’indie-pop-rock américaine et anglaise fait surface aux quatre coins de l’hexagone à la fin des années 2000. Nice a maintenant son fleuron, une fierté assez confidentielle : Quadricolor. Référence hautement culturelle à cette citation magnifique du cannois peroxydé et chorégraphe Bruno Vandelli dans Pop Star sur M6, les quatre lycéens défraient vite la chronique et deviennent un objet de buzz carrément hype. Avec deux EPs à son actif et un joli palmarès de prix divers, la réputation du combo dépasse les frontières et intéresse à l’international. Alors qu’il est question d’un album, c’est le silence radio. Quelques rumeurs de séparation font alors surface. Fort heureusement, quelques mois plus tard, le nouveau label de Sony , Arista, annonce sa première signature : Griefjoy. Sous ce nom assez étrange se cache la nouvelle identité des niçois. Un peu ras-le-bol de se trainer ce nom de groupe plus adapté à un groupe de ska-festif, c’est un tournant artistique et visuel que décide de faire les quatre garçons. Ils restent dans l’univers indie-rock mais repoussent les limites pour inventer un genre musical novateur.

Afin d’annoncer son premier album, Griefjoy sortait le 25 février dernier un premier EP de 5 titres. Sur cette mise en bouche, deux titres ont clairement un potentiel single ahurissant : Touch Ground et Kids Turn Around. Subtile mélange entre math Rock, électro et Art Rock, Griefjoy n’est pas là pour blablater et se mettre en jambes. Avec autant de talent, il n’est pas étonnant que leurs voisins de studio, The Shoes, leur proposent un remix et que Yuksek accepte de rendre dansant un de leur titre. La partie visuelle, aussi bien l’artwork que les clips, est laissée avec intelligence au collectif Le Garage qui donne une dimension street à Griefjoy. Loin d’être ultra-marketé par son label, Griefjoy n’est pas qu’un packaging, c’est leur musique qui s’impose avant tout. En quelques mois la sauce monte doucement mais sûrement, en parfait timing avant la sortie de l’album le 20 septembre.

 

 

 

La force de Griefjoy est que derrière leurs allures de jeunes rockeurs au look hipster, ils sont tous les quatre des musiciens doués qui ont fait leurs classes au conservatoire de Nice. C’est avec minutie qu’ils ont su combiner instruments organiques et synthétiques pour dépeindre un univers musical sombre, complexe, précieux et ambitieux. Très produit, rien n’est laissé au hasard, même les beats électro sont utilisés à des fins mélodiques et pas uniquement pour assurer la rythmique comme sur Close My Eyes.
Pour ne pas tomber dans une musique techniquement irréprochable mais sans âme, le groupe a un cinquième homme, Sylvain Autran, qui écrit les paroles pour eux et s’accorde avec lui pour lui donner une mouvance, la diégèse, une véritable cohérence. Il est le Nigel Godrich (producteur de Radiohead) de Griefjoy, celui qui explore les sentiments humains et écrit cette ode au temps qui passe et à une jeunesse qui s’étiole inexorablement, comme sur l’incroyable People Screwed Up. Ce titre est le climax de l’album où comment une ballade piano voix enivrante se transforme en un marasme électro-apocalyptique. Ce premier album vit, traverse différentes ambiances et est changeant. Il peut être mélancolique (Taste Me), hypnotique (Feel), léger, pop (Crimson Rose), ou faussement enjoué (Touch Ground).

Ce premier album éponyme est une perle d’ingéniosité, d’innovation et de précision. Avec une électro jouée par des instruments organiques et des mélodies organiques joué par des instruments synthétiques, Griefjoy joue avec les codes, détraque les traceurs habituels pour mieux détourner le regard et surprendre. Avec un tel album, pas étonnant que Griefjoy soit une telle machine de guerre en live prenant encore plus en puissance et en énergie. Nice a un représentant de poids et peut être plus que fière de cette nouvelle vague qui risque de tout emporter avec elle sur son passage.

Alexandre Blomme