« Les bonnes compositions ou les bonnes œuvres d’art viennent toujours de l’inconscient » Philémon Cimon

On a profité de son passage aux Francofolies de Montréal pour rencontrer Philémon Cimon. Il venait de terminer deux prestations et s’apprêtait à monter sur scène une troisième fois, lors du concert de son amie, Stéphanie Lapointe. Ensuite, ce fut au tour des spectateurs français de faire connaissance avec celui qui a déjà une belle carrière dans son pays natal. Albi, La Rochelle, L’Île d’Oléron et enfin Saint-Malo. Non, vraiment, tu ne pouvais pas manquer ça ! Le mois prochain, il publiera un tout nouvel album, Les Femmes comme des Montagnes. Deux extraits sont déjà en écoute sur le site de sa maison de disque, Audiogram. Philémon Cimon, c’est une voix particulière, des textes charnels, une apparence presque enfantine et un regard parfois sombre. Un artiste aux mille contrastes, particulièrement intriguant… et, de ce fait, très séduisant.

Dans ta biographie, j’ai remarqué une phrase dans laquelle tu précises que ton histoire avec la musique a démarré en Inde.

Je faisais déjà de la musique avant de partir en Inde. A ce moment-là, il m’arrivait tout. Je me suis perdu peu à peu, au sens où j’avais perdu mes repères, j’avais perdu un lien avec moi-même. Je ne me reconnaissais plus dans le miroir. Je ne comprenais plus rien. Malgré tout, la musique est toujours restée. J’ai alors compris que si la musique reste alors que tout, tout autour, est tombé, ça doit être que c’est important.

A l’époque, tu avais 17 ans. Tu parais encore très jeune mais, parfois, – dans tes textes ou même dans tes projets – tu fais ressortir un côté plus sombre, comme si tu voulais te salir.

C’est parce que je n’ai jamais été particulièrement intéressé par le côté « image médiatique » du métier. C’est l’aspect qui n’a aucun rapport avec ce que l’on fait à la base. Je pense que Frédéric Lambert, lui, il a eu envie de ce projet au cinéma L’Amour parce qu’il me disait : « Tes textes sont très charnels et on dirait que le monde ne le voit pas ». Généralement, l’image médiatique correspond à ce que les gens pensent de toi quand ils te voient pendant 30 secondes. Ils n’ont pas plus de temps que ça à t’accorder. Ensuite, tu deviens cette image. J’ai l’impression que Fred avait envie de redresser cette image, de la ramener vers le milieu.

Justement, tu as récemment joué au cinéma L’Amour, un lieu connu à Montréal pour sa programmation pornographique. Un projet  monté en collaboration avec le Quatuor Molinari. D’où t’es venue cette idée ?

C’est l’altiste du Quatuor Molinari, Frédéric Lambert, qui a eu cette idée. Au début, il voulait qu’on fasse un spectacle avec une chorale d’enfants, puis il est revenu avec un nouveau projet qui était de jouer au cinéma L’Amour. Un projet qui s’appellerait Philémon fait l’Amour.

Tu n’as pas eu de problème pour convaincre ton équipe et ta maison de disque de vous suivre dans ce projet un peu fou ?

Non, je pense que tout le monde a aimé l’idée dès le départ. Fred [Lambert] avait bien fait ça. Il avait été un peu manipulateur. Il avait réussi à les truquer. L’idée est bien passée.

Dans ton entourage professionnel, on remarque la présence de Philippe Brault, que l’on connait pour son travail avec Pierre Lapointe et Salomé Leclerc, notamment. Tu as, toi aussi, beaucoup travaillé avec lui…

Ça fait huit ans que je travaille avec [Philippe Brault] ! Plus longtemps que Salomé, d’ailleurs. On a fait un EP. Le premier album, par hasard, je l’ai enregistré à Cuba. Ce n’était pas prévu et Philippe n’a pas pu venir, mais c’est lui qui l’a mixé et masterisé. Le deuxième, L’Été, on l’a réalisé ensemble. Le troisième encore, on le réalise ensemble. Ça fait depuis 2007 qu’on travaille ensemble.

Tu parles d’un nouvel album. Qu’en est-il ?

On l’a enregistré à Cuba, comme le premier d’ailleurs. C’est un « wrap » des deux albums (cf. Les Sessions cubaines et L’Eté). J’ai amené mes musiciens montréalais à Cuba pour faire un mélange. C’est l’accouplement des deux précédents albums.

Tu parlais d’image, parlons de tes vidéoclips : Soleil blanc, Au Cinéma et Julie / July. Trois clips qui semblent avoir été très pensés et travaillés. En même temps, ils sont très différents les uns des autres. Soleil blanc évoque le cinéma des années 1920, tandis que Au Cinéma montre un univers très coloré, un peu « nineties ».

C’était une époque pendant laquelle j’écoutais beaucoup de films muets. J’aime vraiment ça ! Il fallait qu’on fasse un vidéoclip. Je me suis dit, tant qu’à ne pas savoir quoi faire, autant faire quelque chose que j’aime, ça va être le fun. J’ai donc écrit un scénario. Ça a été compliqué à cause des demandes de bourses, etc. Finalement, on a engagé un réalisateur qui avait une autre idée. On a mixé les scénarii, on a fait un genre de compromis. En même temps, je suis content de ce que ça a donné. Alexandre Grégoire (le réalisateur des deux premiers clips) est un grand nostalgique des années 1990. Je trouvais qu’il y avait quelque chose de très naïf dans la chanson Au Cinéma, quelque chose qui fonctionnait avec cet univers très coloré. Je lui ai dit de pousser son esthétique à fond. Le troisième, c’est Mathilde Corbeil  – qui avait fait ma pochette d’album et avec qui je travaille souvent – et l’une de ses amies graphiste/animatrice/dessinatrice, Agathe Bray-Bourret, qui l’ont réalisé ensemble. Là encore, j’avais lancé des idées mais elles ont laissé aller leur imagination.

Tu procèdes donc quand même à une recherche d’image. Tu sais ce que tu veux. Tu veux que ce soit « beau », malgré les difficultés, budgétaires notamment.

Oui, tout à fait. Ce qui est bien important, c’est de choisir les bonnes personnes. Quand tu as une idée de ce que tu veux, il faut que tu trouves quelqu’un de talentueux et qui partage cette idée. Tu n’auras pas à trop le guider parce que, en bout de ligne, ça devient SON œuvre. C‘est vraiment plus la leur que la mienne. Pour en revenir encore à cette histoire d’image, ce les gens voient, très souvent, ce sont ces vidéoclips. Ils vont même baser l’idée qu’ils ont de toi dessus. Alors que je n’ai pas travaillé sur le clip, ou à peu près pas. C’est donc important de réaliser de bons vidéoclips parce que même si ta « face » n’est pas dedans, ça devient ta « face ».

Dans tes textes, on perçoit parfois une certaine naïveté. C’est le cas, tu le disais, dans Au Cinéma. Mais il t’arrive aussi de passer d’un univers poétique, voire romantique, à des mots très crus, presque naturalistes. Est-ce un choix délibéré, conscient ?

Je pense qu. C’est voulu que je sois branché sur l’inconscient, mais ce n’est pas nécessairement voulu de faire de l’effet. Faire de la provocation gratuit serait inintéressant. Souvent, j’écris puis je laisse reposer. Si ça me convient encore plus tard, je le garde. Souvent, les chansons prennent leur sens un an après. Parfois plus tôt mais une bonne chanson, c’est une prémonition justement. Surtout quand tu es branché sur l’inconscient. Tu écris quelque chose, tu trouves que c’est bon, tu trouves que ça marche, mais tu ne sais pas pourquoi. Tu ne sais pas ce que cela veut dire exactement, mais tu sais que c’est ce qu’il faut dire.  Un an ou deux après, tu réalises : « C’est ça que je voulais dire. » Généralement, ton corps et ton esprit savent ce qui s’en vient. En tout cas, ils le ressentent.

As-tu des projets en Europe ?

On verra. C’est difficile de savoir comment ça marche. Au moins, tu sais qu’il y a du monde sur place qui travaille parce que s’il n’y a personne, ça reste un beau voyage, mais ce n’est pas une garantie d’y retourner. Mon objectif – pour être « quétaine » – c’est ma quête artistique. Il est possible que j’arrive là-bas et que les Français ne veulent pas de ma musique cette année. Je ne le contrôle pas mais tant mieux si ça marche. Je vais pouvoir voyager plus, vivre encore mieux de mon métier, rencontrer des gens etc. Ça te rend plus créatif.

Merci à Philémon Cimon pour sa patience et sa franchise tout au long de cet entretien.

Les Femmes comme des Montagnes, le nouvel album de Philémon Cimon sera disponible dès le 4 septembre prochain.