Lettre à Jeanne. Une Histoire de J.

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Jeanne, je te connais mal. Je dois te le dire, depuis “Le Tissu”, je ne sais plus ce que tu fais. Pourtant, j’ai toujours aimé ton personnage, ta silhouette frêle et tes mots qui frappent juste. On m’a dit beaucoup de bien de toi au fil du temps, mais je t’ai lâchée – happé par d’autres affects et par ce que j’ai pris pour de la facilité. J’attendais de la musique qu’elle questionne ma vie, mes choix, mes grandes échéances. Pas qu’elle me fasse rire, ni qu’elle m’émeuve simplement. J’étais fâché avec le français, aussi, tant qu’il ne sortait pas de la bouche de Bashung ou de Dominique A.

Et puis il y a quelques semaines, je t’ai retrouvée sur la scène de la Maroquinerie, invitée par Maissiat. Tu as chanté “Harem” de Brigitte Fontaine avec Amandine et Katel et je ne saurais te dire ce qui m’a le plus retourné l’estomac. Vous entendre toutes les trois unies dans cette sublime complainte en clair-obscur, ou la culpabilité de m’être fait avoir par un préjugé construit aveuglément.

Aujourd’hui, j’ai écouté “Histoire de J.”, ton nouvel album, avec une oreille neuve. “J’ai faim, je voudrais mourir dans un éclat de rire à midi, dans un fracas de verre à minuit”. Voici l’entame et d’ores et déjà ton énergie, cette fraîcheur qui me rappelle William Sheller. Je l’entends presque derrière toi. Ensuite, tu m’as raconté l’histoire de Noxolo, que je connaissais déjà. Noxolo, cette jeune sud-africaine de 24 ans assassinée parce qu’homosexuelle, en avril 2011. Je me rappelle avoir vu son nom dans un dossier d’Amnesty International. Aucun des policiers n’avait vraiment fait son travail, les tueurs resteraient anonymes parce que la victime était apparemment indigne qu’on lui consacre le temps de la justice. J’ai aimé ton hommage souriant et révolté, comme dans le dernier refrain. “Quand c’est non, c’est non mon vieux, range ton bâton et place aux adieux”. C’est celui de la chanson suivante, pas besoin d’en dire plus. L’idée est claire, mais l’on ne la jette jamais assez aux yeux des concernés. J’ai aimé ton “Finistère” et ses débordements haletants que j’entends déjà sur scène. Et que dire de cette “Femme Debout”, qui met un point final à ces “Histoires de J.” ? Que dire de cette force vive qui lutte sans faillir face “aux désastres”, de cette femme “un peu plus vivante que nous”, si ce n’est qu’avec ce disque, tu nous prouves une fois de plus que tu es une grande parolière, forte et directe, qui ne tortille pas du stylo. L’”Histoire de J.”, celle que tu nous racontes, est une histoire de femmes écrite dans le sillon du fameux “Tissu”. Un épisode empreint de la finesse et de la vivacité auxquelles tu nous as toujours habitués. Une diatribe légère et assurée, accessible à quiconque se prendra à dénouer tes habiles métaphores.

Je te le dis, Jeanne, c’est joli d’être revenu à ta musique.

Henri Rouillier