Odezenne : interview milieu d’après-midi, un lundi froid.

Le rendez-vous est donné dans les locaux du label Tôt ou Tard avec qui il a fraîchement signé. Des bières, du thé et des sushis sur la table, rencontre avec les trois membres fondateurs d’Odezenne pour en savoir plus sur son nouvel album Dolziger Str. 2, une oeuvre complète, réfléchie, DIY et musicalement unique. Le groupe étiqueté comme hip-hop indé à ses débuts, a décidé d’épurer sa musique pour n’en puiser que l’essentiel. Rencontre.

La Bande Sonore : A la fin de la tournée de votre deuxième album OVNI, vous avez décidé de partir vivre en Allemagne pour travailler sur le projet, pourquoi à ce moment là et pourquoi Berlin en particulier ?

Alix : Parce qu’on venait de toucher l’intermittence. Avant on cumulait tous deux travails donc on ne pouvait pas, physiquement, se permettre de partir quelques mois pour composer, vu qu’on travaillait cinq jours par semaine. Cette période de cumule a duré cinq ans, là on était enfin intermittent. Après une tournée de je ne sais pas combien de dates, on était rincé et on avait surtout besoin de prendre l’air. Avec cette nouvelle autonomie financière et en attendant de préparer la tournée suivante, on s’est dit que Berlin était une chouette ville. En plus, ça coûte moins cher d’y vivre qu’en France. On a longuement hésité entre Prague et Berlin. Prague parce que c’est joli et que j’ai beaucoup lu Kundera donc ça m’avait vachement donné envie et finalement on a fini Berlin. C’est surtout Mattia qui adorait cette ville donc on a décidé de le suivre.
Jaco : C’était pas la volonté parce qu’on vivait déjà en colloc’ à Bordeaux.
Alix : Le fait de changer de pays, changer de langue qu’en plus on ne parle pas, changer de rythme, faire une pause après avoir enchaîné à un rythme de ouf pendant cinq ans. Ça faisait aussi longtemps qu’on avait pas écrit en dehors de nos habitudes donc c’était aussi l’idée de perdre les repères et retrouver une certaine contemplation, de se remettre progressivement au travail, à l’écriture, à la musique…. Se retrouver entre nous sans nos potes, sans nos meufs, sans notre famille, sans notre tourneur, sans les salles de concert, sans notre environnement. Coupé.

LBS : Dès les premiers titres, on débute par la mort, la petite mort, la naissance, la mort, ce nouvel album est-il une sorte de boucle ?

Jaco : C’est la naissance, la mort, la naissance, la mort, la naissance, la mort… pour qu’il y ait naissance, il faut qu’il y ait eu sexe. C’est aussi simple que ça.

LBS : Le sexe est un sujet tabou dans la chanson française, rares sont les auteurs qui s’y frottent, est-ce la raison pour laquelle vous avez eu envie d’en parler dans cet album ?

Alix : C’est ce qu’on est en train de réaliser !
Jaco : Je me dis surtout qu’on est des gros dégueulasses (rires)
Alix : Ça renvoie vachement à cette image. Bouche à Lèvres est passé l’autre fois sur France Inter dans l’émission de Didier Varrod qui aime beaucoup le disque. Dans l’émission, il y avait une co-présentatrice qui était là et elle était toute à se demander c’est quoi ce truc bizarre ? C’est quoi cette bouche à lèvres ? Est-ce que vous pouvez nous en dire plus ? Tu sentais que les mecs étaient bousculés leur appréhension de la musique comme si il y avait quelque chose d’étrange. Nous, on a fait ce morceau super naturellement.

« De rien, tu essayes de faire quelque chose et de là, des gens disent que c’est une musique pas commune. C’est pas du rock pour les jeunes qui écoutent du rock ou du métal pour ceux qui aiment le métal, non c’est un truc qui peut être bourrin, marrant, profond…comme les différentes facettes de la vie. »

LBS : Oui mais ça, c’est le coté petit bourgeois de la chanson française, son côté prude bucolique. On parlera du sentiment brute mais pas de l’aspect mécanique.

Jaco : C’est l’interprétation que les gens s’en font. Nous on conçoit le sexe avec beaucoup d’amour. C’est une des parcelles de l’amour dans le grand champ de la vie (grand sourire ironique).
Alix : Puis c’est des allusions, c’est pas focus ! Le morceau Bouche à Lèvres, ce n’est pas un morceau de cul. C’est vrai qu’un moment donné j’utilise le mot cyprine, oui c’est une métaphore, tu peux le prendre sous l’angle du cunnilingus qui s’étend sur les interrogations du narrateur mais c’est surtout tout le reste : les questions, la projection de couple, la vie à deux, la paternité, la vie en société, toutes ces choses là. J’ai l’impression que tout est balayé à cause d’un mot.
Matti : Surtout que l’assimilation elle-même fait partie autant de l’amour que du sexe. Quand on parle de levrette c’est une position de l’amour. Ce n’est pas parce que tu utilises un terme qu’il doit être relié à un champ lexical et tout de suite le cataloguer un peu sale.
Jaco : C’est pas porno !
Alix : A forcer de traîner avec des italiens comme vous, vous m’avez contaminé avec vos idées bizarres (rires).

LBS : Pour Dolziger Str. 2, vous avez arrêté le beatmaking pour composer en analogique, résultat vous n’avez plus à kicker sur le beat comme avant. Comment avez-vous réparti le travail sur les textes ?

Jaco : Là, on l’a vraiment réparti à deux.
Alix : C’était plus simple pour les textes avant.
Jaco : Avant chacun rendait sa copie, ça faisait un morceau.
Alix : On écrivait un seize, un trente-deux, un soixante quatre… (rires)
Jaco : Là, on a quasiment tout écrit à deux.
Alix : C’était souvent Mattia qui insufflait la première idée en nous faisant tourner un début d’arrangement qu’il faisait tourner sur une minute. Une instru sans trop de fioritures ni de mix, histoire de nous laisser un terrain vierge et là on avait une série de vingt musiques.
De là, chacun allait s’isoler dans une pièce, parfois on écrivait sur le même bout et on voyait si on avait le même thème. Si c’était le cas et bien tant mieux sinon on voyait si il y en avait un peut-être plus fort que l’autre ou qui nous inspirait plus l’un et l’autre. Soit en reprenant son exercice de style ou le mien, on corrigeait le texte de l’autre, on se proposait de se finir nos textes et on posait des questions à l’autre pour avoir son avis. Mattia venait aussi et donnait son avis sur la rythmique, sur des idées de décalage de texte… c’est la première fois qu’on a fait comme ça.
Jaco : Avant on arrivait avec un texte, on repartait et on revenait avec un texte qui n’était plus le même et encore avec un autre texte… là, on a travaillé ensemble !

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LBS : Et le fait de ne plus à avoir poser sur un beat carré, qu’est-ce que cela vous a apporté musicalement ?

Alix : C’était une libération ! Tu t’aperçois que tu as beaucoup de place et que tu n’es pas pressé par un truc qui te pousse au cul mais en même temps, c’est vraiment déroutant ! Faut faire sonner le truc différemment, faut habiller la musique, c’est un nouveau travail.

« C’est marrant parce qu’on va en se retentissant. Même sur la concept, au début on avait de la vidéo, un décor, une danseuse, aujourd’hui on va à l’essentiel, on simplifie l’idée. »

LBS : Vous étiez en Allemagne, il y a un concept célèbre en littérature qui est le Zeitgeist. Votre air du temps semble être blasé au premier abord mais finalement c’est le contraire qui s’en dégage avec de l’espoir.

Mattia : Disons que quand tu veux être sincère et que tu vas vivre une expérience comme la notre, tu espères réussir à faire quelque chose qui va nous plaire à tous les trois, tu te retrouves là-dedans donc ça fait exister ton monde. Donc si comme nous, tu veux être honnête, il y a un peu tout qui transpire : la vie, l’âge qu’on a, la musique qu’on a écouté, le côté humain, les trucs qui nous ont touchés. On a baissé la défense en partant loin, à se retrouver sans nos repères entre potes du coup, tu retrouves dans la musique beaucoup de sensations qu’il y avait dans cette vie là, qui appartient déjà au passé, mais qui subsiste dans ce disque. C’est vraiment le ressenti, il n’y a pas à chercher plus loin. Là-bas, on a pas compris ce qu’il nous arrivait. On a fait de la merde deux mois et demi sur cinq et d’un coup, en quatre semaines, on a écrit vingt morceaux et on avait notre album. On ne sait pas trop ce qui c’est passé mais ça s’est passé en tout cas.
Alix : On a essayé d’être très honnête à chaque fois, aussi bien quand on écrit que quand Mattia compose. On se connaît depuis super longtemps donc on ne peut pas la faire à l’autre. Je peux pas arriver avec un texte qui n’est pas du tout ma vie, qui ne me ressemble pas du tout, les deux vont me regarder en laissant comprendre qu’il y a un souci là. C’est donc peut-être le fait qu’on soit le gardien des uns des autres qui fait qu’au final, ça devient universel. Peut-être pour ça que des gens peuvent se retrouver dans des bribes de texte parce qu’on vit tous un peu la même vie.

LBS : Le côté plus mélancolique vient du blues post-tour ?

Alix : C’est un peu chelou au départ. Tu fais un concert devant mille mecs puis quatre mille mecs à fond, à Bordeaux, pour le dernier concert, tu ressens des choses incroyables !
Mattia : C’est pour ça que je crois que c’est aussi universel que c’est singulier. On était plus dans un mouvement rap avant et c’est un accident si on s’est retrouvé là-dedans. Dès le début, il y a plein de gens qui nous ont dit : « putain ! j’écoute pas de rap mais vous c’est cool ! ». Combien de gens nous ont dit ça ? Même des artistes rap nous le disaient alors que c’est juste les codes qu’on exploitait. On est pas un groupe de rock, on est un pas un groupe de rap, on fait simplement quelque chose d’assez honnête qui ressemble à rien, tu essayes juste à faire quelque chose ! De rien, tu essayes de faire quelque chose et de là, des gens se disent que c’est une musique pas commune. C’est pas du rock pour les jeunes qui écoutent du rock ou du métal pour ceux qui aiment le métal, non on fait un truc qui peut être bourrin, marrant, profond…comme les différentes facettes de la vie.

« C’est le détachement qu’on a réussi à avoir enfin sur ce disque, par rapport aux autres. »

LBS : Vous êtes des produits de la génération 90, une décennie où on écoutait aussi bien du grunge que du hip-hop. Au milieu de ce foutoir, il y a eu Diabologum, ça a été une de vos inspirations musicales ?

Jaco : Le grunge hip… hop !
Alix : C’est un groupe que je ne connais pas mais c’est une référence qui est revenue et faite par de bons journalistes deux ou trois fois. J’ai jeté une oreille et ce que je trouve comme dénominateur commun c’est le fait d’être libre, d’aborder la feuille blanche musicale et écrite et dire on y va, fuck !

LBS : L’album est réfléchi comme un tout avec une intro, une fin et des titres qui s’enchaînent comme Cabriolet – Souffle Vent, quelle est la relation entre ces deux chansons ?

Alix : Ça a été plus un hasard. Elles n’ont pas été écrites en même temps ou dans cette idée. Elles ont été mises ensemble un an et demi après avoir été écrites au moment de la tracklist. Effectivement, à l’écoute, il y a tout un tas de liens et c’était difficile de dessiner le chemin et en écoutant l’album, c’est vrai que ces deux là sont arrivées à la suite de manière limpide.
Mattia : On a souvent enchaîné les morceaux dans les albums précédents pour n’en faire qu’une pièce. Là, on s’est plutôt dit que l’on voulait que chaque morceau soit une entité, que tu la digère avant de passer à l’autre mais c’est vrai que tu as un enchaînement comme celui-là qui saute aux yeux et qui se mélange, tu as quand même envie de le faire.
Jaco : Mattia avait vraiment envie de le faire.
Mattia : Je me suis dit que c’était pas mal et qu’on devrait le faire (rires).
Jaco : On en fait qu’un, ça se verra pas et finalement y en a eu un deuxième ! (rires)
Mattia : On avait le premier et la fin. Le premier morceau de l’album c’est étrangement le dernier qu’on a composé à Berlin donc on s’est tout de suite dit que ça allait être l’ouverture. Le dernier mois, on s’est consacré à l’EP, on a arrêté de composer, ça nous a d’ailleurs, au départ, un peu frustré mais on était bien dans notre compo, on a écrit des titres vraiment super à mon goût. Donc on avait le premier et le dernier titre, le reste c’est un jeu. Tu les a écouté pendant un an et demi, tu les as écouté deux mille fois, tu les remets dans un autre ordre… tu fermes les yeux, tu essayes d’occulter, de penser au texte… on a dû chacun proposer une dizaines de propositions.
Alix : On l’écoutait dans l’ordre et j’ai trouvé que Souffle Vent apportait beaucoup dans la construction. Je peux d’autant plus en parler que ce texte en particulier, je n’y ai pas du tout participé. Il est super lumineux, il apporte de l’optimisme donc à ce moment là de l’album, ça fait vraiment du bien. J’ai pleuré sur ce titre. J’avais un truc dans ma vie un peu relou et cette musique m’a porté.

LBS : Vous avez un côté romantique aussi comme sur Boubouche, vous êtes assez fleur bleu les gars.

Mattia : On est des grands romantiques ! On ne nous le dit pas assez !
Alix : Bah si, c’est écrit dans notre bio (sourire)
Jaco : Des romantiques pathétiques (rires). Faut nous voir à quatre heures du mat’!
Mattia : Il y a des jours où tu te lèves et tu te dis : mais avec cet album, on est des génies et le lendemain tu te dis : c’est vraiment de la merde ! La vie, la mort, ça va… (rires)
Alix: C’est le détachement qu’on a réussi à avoir enfin sur ce disque par rapport aux autres. Edouard Nardon, le mec avec qui on a conçu cet objet qu’est le disque et qui habite à New-York, est une personne qui a toujours un avis super éclairé sur beaucoup de choses et qui a une distance aux choses. Un de ses premiers retours a été de nous dire que c’était vraiment cool et qu’on s’était vachement détaché du propos et que c’était classe. Enfin ! C’est le résultat du travail et des arrangements musicaux…
Mattia : Il paraît qu’une gueule de bois, c’est super pour écrire…
Alix : C’est ça, du coup tu prends du recul et tu parles de toi à la troisième personne.

LBS : Vous venez de recevoir l’album dans sa version colletor il y a quelques heures, il a quoi de spécial à part le fait, qu’une fois de plus, il n’y pas le nom du groupe dessus ?

Alix : Oui, c’est la version limitée tirée à 5000 exemplaires.
Jaco : Le bout de porte qu’il y a au milieu de la pochette, c’est le bout de porte du studio d’enregistrement dans lequel on a fini le disque à Berlin. On l’a réaménagé et on en profité pour éclater les deux portes en 5000 morceaux. C’est réfléchi comme l’idée de l’effraction. Sur la pochette de la version classique, tu peux voir un losange bleu qui est le symbole, pour les cambrioleurs, de « Maison inoccupée ». L’idée est de dire qu’on est plus là-bas, plus au Dolziger Str. 2 mais on invite les gens à venir cambrioler tout ce qu’on a fait là-bas. Le bout de porte ça reste dans l’idée d’effraction. A l’intérieur, il y a un drapeau d’un mètre vingt par quatre-vingt. Le pliage est aléatoire mais si tu vois un quatre, c’est la signature d’Edouard. Dedans, il y a aussi un fanzine immense compressée dans cet album avec toutes les paroles, il y a le cd numéroté et tout un tas de trucs. C’est Noël ! 22 euros m’sieur ! (rires)
Jaco : Fait main.
Mattia : Fait en une semaine à la main avec une équipe de femmes.
Jaco : Le tout en une semaine pour les 5 000 pièces. C’est écrit made in Italy parce que c’est le plastique alimentaire qui vient de là-bas.
Alix : On a bien perdu du temps à faire des trucs qui ne servent à rien mais qui sont cools.

LBS : Vous allez repartir en tournée, à quoi va ressembler votre nouveau set ?

Jaco : Pour notre dernière tournée, on ne l’a fait qu’à trois, il n’y avait plus de DJ ni de danseuse. C’était plus comme un groupe à l’anglaise, tu poses ton matos, tu montes comme t’es habillé. Là, pour la nouvelle tournée, il y a le frère de Mattia qui a rejoint la formation. On le voit d’ailleurs dans Rien en live qu’on a enregistré en studio. Il joue de la batterie électronique et organique.
Mattia : Une batterie hybride percu.
Alix : C’est assez simple sur scène.
Jaco : On a voulu aller à l’essentiel.
Alix : On n’est pas partisan de la rétroprojection, d’une lumière de ouf, on essaye de travailler des choses précises avec un fil conducteur.
Mattia : C’est marrant parce qu’on va en se retentissant. Même sur la concept, au début on avait de la vidéo, un décor, une danseuse, aujourd’hui on va à l’essentiel, on simplifie l’idée.
Jaco : L’important est justement ce que tu fais sur scène pas le décorum autour.

LBS : Et pour ce qui est de créer une cohérence avec les anciens titres ?

Jaco : On gère (sourire).
Alix : Il y en a qu’on laisse sur le bas-côté. Déjà avec Rien et le nouvel album on a quinze tracks à jouer parce qu’on aime toutes les faire. Après, il reste cinq tracks à trouver, on y arrive facilement.
Jaco : Saxo, Chewingum et deux autres… faut voir ça comme un avantage, comme ça tu peux même te permettre de ne pas faire le même set tous les soirs.

 

Merci à Alix, Jaco et Mattia, Amélie Mousset et au label Tôt ou Tard.