Rencontres / 08/02/2016

Raphaële Lannadère : interview autour de son nouvel album L.

Quatre ans après son premier album Initiale, Raphaële Lannadère est de retour et pour l’occasion renoue avec son état civile. Après s’être fait appeler L. le temps d’un album et d’une belle tournée de quasiment deux ans, l’auteure compositrice interprète de 34 ans sort un nouvel album intitulé L. Habile transition, elle délivre un nouvel album où le voyage, l’amour, la mer et la liberté sont au centre de chansons minutieuses aux paroles précises et à l’émotion débordante. Pour en savoir plus sur ce nouvel album, La Bande Sonore a eu la chance de pouvoir la rencontrer, en décembre dernier, dans le bureau du patron de Tôt ou Tard, label qu’elle a rejoint dernièrement. Un thé, des cookies, le bouton enregistrer est actionné. Action !

La Bande Sonore : Cela fait quasiment un mois qu’on eu lieu les attentats du 13 novembre. Ton album c’est celui d’une femme amoureuse à la vie romanesque,  qui voyage, en somme une liberté qui a été visée avec ces attaques, comment l’as-tu vécu en tant qu’artiste ?

Raphaële LannadèreOn a joué une semaine pile après, le 20 novembre. Une chose est sûre, c’est que chaque mot a raisonné d’une manière très différente ce soir là. C’était pour moi la première fois que je remontais sur scène, pour quasiment tous mes musiciens aussi et je pense que pour les spectateurs c’était le premier spectacle. C’était en banlieue de Bordeaux, c’était bouleversant de faire ce concert donc les mots ont pris un sens particulier. Dans ce nouvel album, il y a le titre Gela qui depuis raisonne avec acuité, une urgence accrue. Dans la chanson, c’est un maire sicilien qui s’adresse à sa ville et qui lui dit de rester debout et de refuser l’oppression. Les choses ne sont pas précisées d’avantage mais si on veut comprendre de quoi ça parle précisément, c’est pas si difficile. C’est universel de résister, de tenir debout donc là, elle a une résonance particulière. Tenir debout, je ne sais pas aujourd’hui à quoi c’est résister mais je sais que depuis, j’ai l’impression d’avoir 20 ans de nouveau. Je suis aussi émotive et sensible que quand j’avais 20 piges. J’ai cette idée qu’il y a quelque chose qui a craqué pour nous, pour ma génération, comme si jusque là, ça tenait. On est une société extrêmement clivée mais il y avait cette idée du « nous ça va » et pour les personnes sensibles, finalement une grande partie des gens à part quelques sociopathes cinglés, mais que là, maintenant, il y a une brèche. Quand je parle avec des SDF ou des personnes en précarité après, quand je suis dans ma voiture ou chez moi, je fonds en larme parce que je me dis : « ça suffit ces conneries ! ». Cette blessure qu’on a tous est incurable et je crois que le fait d’accepter l’inacceptable ça ne tient plus. Depuis pour moi, ça ne tient plus.

LBS : Et cette liberté que tu déclames, est-ce qu’elle est amoindrie aujourd’hui ?

Raphaële LannadèreCa a attaqué autre chose. Le Bataclan ça attaque aussi le peu que nos sociétés laïques conservent. Les terroristes ont dit avoir attaqué des « idolâtres ». Je trouve ça assez extraordinaire à quel point ces gens ne comprennent rien ! Et à quel point finalement nous non plus on ne comprend pas non plus la chance que l’on a. La liberté de manière générale, ça fait très peur, individuellement ça fait peur. Plus on libre, plus on le choix, plus on peut se demander ce qui est mieux et faire alors que dans une société quadrillée où chacun à son rôle, le temps est surement moins long…

« L’océan est ma terre nourricière. »

LBS : Ton premier album Initiale a été produit par BabX qui a été très présent dans les choix artistiques. Là, tu reviens avec un nouvel album que tu as co-réalisé avec Julien Perreaudeau. Cet album est une expression de toi mais on retrouve dans quasiment toutes les chansons un rapport à l’océan, à la mer. Est-ce le fil conducteur du disque ?

Raphaële LannadèreJe crois que c’est la route ! Mais à cette période, j’ai trouvé plusieurs paradis dont un qui est un havre pour moi. Je crois qu’il y a là-bas, une force énergétique pour moi à cet endroit précis car physiquement, quand j’arrive là-bas, je me pose. Le temps passe différemment comme il passait chez ma grand-mère. C’est en Normandie, sur la Manche, c’est déjà l’océan et c’est extraordinaire. Donc ça se retrouve dans beaucoup de chansons parce que c’est un endroit qui m’a porté, protégé, mis au calme. J’étais beaucoup en Normandie, Bretagne et en descendant jusqu’à La Rochelle. La Rochelle parce qu’il y a le chantier des Francos que j’ai fait il y a des années. Je suis resté en contact avec toute cette équipe, c’est vraiment des gens géniaux. Ils ont eu le gentillesse de m’inviter plusieurs fois, deux semaines et demi au total, l’année où j’ai écrit cet album pour venir y travailler et y réfléchir. J’y allais quand il n’y avait personne. L’océan est donc ma terre nourricière.

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LBS : Revenons à cette collaboration avec Julien Perrodeau qui était bassiste sur ta tournée précédente. Comment s’est passé ce travail à deux autour de cet album de L. ?

Raphaële LannadèreIl a travaillé avec Rodolph Burger, Christophe, avec moi sur l’ancien album. Pour la production, on s’est amusé ! Quand on a décidé qu’on allait faire le disque tous les deux, on a d’abord réfléchi à savoir si on allait y arriver l’un et l’autre et puis on s’est dit que c’était parti. On a commencé par deux ou trois semaines à écouter énormément de musique, faire des maquettes en guitare voix ou piano voix de tous les morceaux, pour leur donner une structure. On a beaucoup parlé de musique, de films, de bouquins, de réflexions… ce qui nous inspirait, histoire d’avoir une base commune et une direction harmonieuse. Quand on s’y est mis, ça nous a beaucoup amusé de trouver un son assez plastoque. C’est une vraie volonté ! C’est un plastoque très animé, on a fait venir des musiciens extraordinaires qui savent donner beaucoup de vie au plastique.

LBS : Comment donne t-on vie à du plastique ?

Raphaële Lannadère : Ju’ a sur scène de nombreux contrôleurs midi, des pédales et toute une usine à gaz mais des nanos contrôleurs, il doit en avoir six et il fait tout avec ! Ca suffit à faire de la musique et ça nous amusait beaucoup de donner vie à une petite planche de plastique. On a fait beaucoup de synthé sur l’album avec un joujou Yamaha qu’on avait quand on était gosse dans les années 80. Un instrument en plastique peut donc être aussi noble, aussi vibrant, premier degré qu’un violoncelle, qu’un piano. Après il y a des vrais violoncelles et des vrais pianos sur l’album aussi parce que des copains, qui sont des entités avec leurs instruments, sont venus jouer avec nous. Tout tourne autour de la même histoire de personnages qui s’animent. Ils peuvent être de chaire et d’os, de crin ou de cordes ou encore de plastique, c’est pareil !

LBS : Il y a un véritable mouvement cinétique, du mouvement de cette musique, comment créer cette animation ?

Raphaële LannadèreC’est une volonté de notre part à Julien et moi, c’était même un objet de recherche. On a toujours cherché la danse même dans les morceaux lents. Par exemple, Les Soirs d’Eclipse a été écrit comme un slow et c’est un slow, une vraie danse. C’était important pour nous qu’il y ait toujours quelque chose de corporel, en mouvement ! Sur le premier album, on pouvait être assis, immobile, une posture, là il y avait cette idée de se lever, de marcher, de danser, de sortir.

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LBS : C’était une façon de créer une vraie rupture et de donner une autre expression de toi ?

Raphaële LannadèreC’était naturel et logique. Je ne me suis pas dit qu’il fallait marquer le coup. J’ai écrit les chansons, c’est un disque de chansons, pas un disque d’électro. J’insiste là-dessus car c’est fondamental pour moi. Je fais de la chanson, j’aime ça ! Les chansons que j’aime m’accompagnent vraiment depuis que je suis gosse, c’est des compagnons de mon existence ! J’adore les chansons, c’était donc vraiment important pour moi. Je ne fais pas autre chose que de la chanson. Je ne fais pas vraiment de la pop. Il y a des touches de pop, d’électro mais c’est de la chanson à texte. C’est comme sur le premier album, je n’ai pas changé ma façon de réfléchir une chanson. Je ne voulais pas non plus me cacher derrière la musique.

LBS : Sur cet album tu rends hommage à Lhasa en reprenant Sur Mon Île, tu as invité Jeanne Added sur ce titre, comment s’est fait cette rencontre ?

Raphaële LannadèreMa famille de base c’est quand même BabX, Camélia Jordana et puis en parallèle, il y a mes cousins : Max Delpierre (VKNG, Viva and the Diva) toute cette galaxie jusqu’à Poni Hoax, Jeanne Added et par extension The Do… Un jour, on a fait le Brain Festival avec la volonté partagée de BabX et Thomas de Pourquery. Ceux qui faisait du rock barré, underground, nous regardait plus ou moins de haut parce qu’on faisait de la varièt’ et puis autour du festival, les masques sont tombés et cette expérience extraordinaire nous a lié beaucoup ! J’adore Jeanne depuis très longtemps, je pense que c’est une des plus grandes déesses chanteuses que je n’ai jamais rencontré, pareil pour Camélia Sur Mon Île, on avait fait une première version, on avait quasiment clôt le disque mais ça ne nous allait pas complètement. On s’est dit que ce n’était pas la bonne version. Elle était très jolie mais très chargée. Il y a des pads africains, beaucoup trop de choses. Ça faisait un an qu’on bossait sur l’album et sur ce titre, on était au taquet et je crois qu’on était fatigué de réfléchir, on ne savait plus comment la conceptualiser. C’est Ju’ qui a eu l’idée de faire appel à Jeanne. Donc j’ai appelé Jeannette, elle est venue avec moi, on a passé un long moment ensemble. Elle a fait le ménage dans le morceau et il n’est pas resté grand chose. J’ai retravaillé les restes, j’ai renvoyé à Jeanne la nouvelle version qui m’a fait un retour précis et puis à force de travail, on a terminé le morceau en en étant contentes les deux. Julien a terminé ce travail ensemble donc c’est un titre fait à trois.

« Ce n’est pas étonnant qu’on retrouve un groove parce que pour chaque chose, on a cherché une couleur particulière, un endroit qui nous semblait opportun mentalement, une vision ! »

LBS : Il y a un véritable travail sur les ambiances musicales, elles viennent du monde entier : d’Amérique du sud comme sur Mon Etranger, la musique italienne sur Gela, est-ce que ces voyages sont vécues ou imaginaires ?

Raphaële LannadèreLes deux ! Il y en a que j’ai vécu et d’autres que j’imagine mais il y a aussi le fait que j’ai appris le chant dans une école de chant polyphonique du monde entier. J’aime la musique africaine, il y a beaucoup de styles et de couleurs musicales différentes. J’aime la musique angolaise, ethiopienne, malienne… pourtant je ne suis jamais allé en Afrique. J’ai étudié pendant longtemps cette musique, je continue donc ce n’est pas étonné qu’elle ressorte aussi car il y avait cette idée de danse. On a beaucoup réécouté Michael Jackson pour le disque.

LBS : Et tu danses sur scène ?

Raphaële LannadèreJe danse sur scène, c’est une vraie nouveauté ! Par exemple sur Gela, on a cherché une danse. On a trouvé cette idée de tarentelle parce que ça avait une correspondance de sens ! C’est une espèce de tarentelle électro cheloue qui n’est pas du tout traditionnelle mais c’était dans cette idée. Pour la réaliser, on a écouté beaucoup des tambours siciliens, des Pouilles, des marches incroyables, des processions… on a samplé des choses, on les a réutilisées… ce n’est pas étonnant qu’on retrouve un groove parce que pour chaque chose, on a cherché une couleur particulière, un endroit qui nous semblait opportun mentalement, une vision !

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LBS : Il y a tout un champ lexical autour de la religion, de la symbolique religieuse…

Raphaële LannadèreÇa revient à cette idée dont je parlais avant autour du rituel. Je trouve que l’on manque de rituel dans nos sociétés. Dans nos sociétés laïques, les gens se jettent dans une sorte de foi aveugle parce qu’on a abattu l’idée de rituel au XX°siècles. Depuis le début de l’humanité, on cherche à s’approprier le temps, à donner un sens aux choses, à expliquer, à accompagner la vie par les mariages, les communions ou à accompagner la mort par les enterrements, les veillés. On ne sait plus vraiment faire ça dans nos sociétés. Il y a des gens qui le savent encore mais globalement notre société actuelle ne sait plus gérer tout ça. Les sociétés traditionnelles savent souvent mieux gérer cette partie là. Le deuil a un temps donné, une symbolique, il y a des anniversaires et ça a un sens. Ca n’a pas à être forcément religieux, c’est l’idée aussi d’être ensemble, de partage des choses, de pouvoir parler. Je parle de ça parce que la musique à aussi cette fonction là ! C’est fondamental, c’est pour ça que j’en écoute, que je vais à des concerts et pour ça aussi que j’en fais !
J’ai des tas de rituels pour tout. Très sophistiqués, très mystiques ! On n’est pas obligé d’y croire en vrai, ça sert à marquer le temps. C’est des balises.

LBS : La chanson de cet album dont tu es le plus fière en ce moment ?

Raphaële LannadèreGela ! Pour ce qu’elle représente et aussi parce que musicalement, je la trouve épique. Je suis content qu’on ait réussi quelque chose comme ça, je la trouve originale, elle a un son particulier, une danse particulière. Je la trouve à la fois facile, naturelle et je la trouve claire !

LBS : Tu as beaucoup tourné  pour le premier album, là tu démarres une nouvelle tournée. Avec ce nouvel univers musical, à quoi va s’attendre sur scène et va t-on retrouver tes premières chansons ?

Raphaële LannadèreEt bah c’est SUPER ! On a déjà commencé ! On est que quatre sur scène. Il y a Julien qui fait tout, Alex Tran qui travaillait dans le même studio que nous nous a rejoint pour les percussions et la batterie, il ne joue qu’aux pads et il y a Julien Lefebvre. Un autre Julien qui était aussi présent sur la première tournée, il joue du violoncelle et de la guitare. Il apporte du corps et de la chaire. On a réarrangé les anciens morceaux et on en est vachement contents. Au départ Jalouse on se disait que c’était plus possible et finalement, on a trouvé un arrangement qui nous a éclaté ! C’est un vrai plaisir à rejouer maintenant, elle reprend vie !

Merci à Raphaële Lannadère, Amélie Mousset et toute l’équipe de Tôt ou Tard.



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Alexandre Blomme
Rédacteur en chef de Dicky.fr, ex-WeLoveMusic.fr, fan de toutes les musiques et des groupes émergents français.






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