« On est tous des grand enfants, c’est aussi con que ça » Pierre Lapointe

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Pierre Lapointe sera en concert le 29 janvier prochain à l’Olympia de Paris afin de présenter son quatrième album Punkt, sorti en France le  25 novembre 2013 alors qu’il est dans les bacs québécois depuis près d’un an. La Bande Sonore l’a rencontré lors d’un de ses derniers passages parisiens pour un petit-déjeuner hivernal improvisé où il a été question de jetlag, d’art, de chanson française, de l’enfance, de ses nouvelles envies pour sa tournée et de la vie tout simplement.

Punkt est un ovni pop, un album non identifiable au style musical plus que précis. Signifiant : Point en allemand, ce terme est là, surtout une référence au Punctum : le point culminant d’une œuvre d’art. Un climax, c’est justement ce qu’à atteint Pierre Lapointe avec ce quatrième album, dans sa méthode de travail qu’il peaufine depuis plus de douze ans. D’après l’intéressé, c’est la première fois que cette technique de travail paie, que le niveau de qualité est optimum. Le fond du travail a été une déstructuration des codes établies dans l’art pour créer son propre mouvement. Il explique sa démarche créative : « J’ai pas une idée préconçue et c’est ça qui est intéressant. Je ne sais pas ce qui va sortir quand je commence à travailler.  Je ne suis pas dans une démarche d’être à la mode ou de ne pas être à la mode. Plus c’est off, plus ça me plaît. C’est très post-moderne comme façon de travailler, c’est à dire que tantôt je n’invente rien. Ce que je fais de particulier c’est que je vais marier des éléments qui n’iraient pas ensemble à première vue. ».Un véritable entremetteur de styles.

Pub, Psychologie & Rapport Proustien.

Pierre Lapointe a insérer dans son œuvre Punkt, une idée de branding, de marques visuellement fortes comme les packagings de baril qui lave plus blanc que blanc qu’il affectionne particulièrement. Ce carton avec ce logo connu de tous au Canada est sa madeleine : « J’ai une association émotive envers un savon, une lessive. La raison est que depuis que je suis petit je vois ce logo, cette image qui m’est martelée. Je l’ai vu dans un moment où j’étais sur le sofa, chez mes parents, rassuré. Je me suis mis à acheter ça. Si il y a une semaine où je ne peux en acheter, si il y a une rupture de stock, je vais en achetant un autre tout en me disant qu’il me manque. Je vais être en manque de cette odeur. Ce sont des réflexes qui sont plus forts que son intelligence. Quand on comprend et qu’on joue avec ces codes, ça devient extrêmement amusant. Je me vois un peu comme un manipulateur de sensation. ». Conscient du principe de composition de la pub, il joue avec le parcours classique que suit le cerveau lorsqu’il est face à un objet lisse, marketé, pour mieux distillé, en périphérie, d’autres sous-couches contenant d’autres codes pour qui a envie de les voir.
Cette idée le rapproche d’artistes pop comme le créateur japonais Takashi Murakami.  En 2009, le plasticien nippon a collaboré avec le chanteur américian happy Pharrell Williams autour d’une exposition mettant en scène des objets de consommation de masse (Pepsi, cupcakes…) ou issue de la street-culture avec du strass et des diamants. Punkt a cette même démarche. Il a des airs pop à outrance, semble inoffensif en apparence, rassurant mais quand on gratte en surface, on peut y découvrir des strates plus profondes, moins joyeuses qu’il n’y paraît. Toujours se méfier des apparences.

Ce principe publicitaire est aussi détourné dans la pochette de l’album. Dans les remerciements est écrit un slogan faussement premier degré: « Réécoutez-le  jusqu’à ce qu’il vous sorte par les oreilles et par la bouche, je vous promets que vous en sortirez transformés et grandis. Promesse de chanteur Populaire. ». Il explique cette critique déguisée envers les médias : « C’est ridicule mais c’est vrai que si mon album passait sur toutes les ondes radios du monde, ça deviendrait le plus grand album de l’histoire alors qu’il n’y a aucune raison de plus qu’une autre. ». CQFD.

Pierre et le Loup

Qu’on se le dise Punkt est une œuvre pop. L’étiquette Pop est utilisée à toutes les sauces et tout est pop aujourd’hui ou à pour but de le devenir. Maîtrisant les codes du style jusqu’à ses extrémités les plus lointaines, Pierre Lapointe se les approprie et les épaissis par des strates subalternes formés de références et de contre-référence histoire de perdre son auditeur mais aussi histoire de lui offrir une nouvelle vision, un nouveau format inédit.

A la question qu’est-ce qui est pop, Pierre Lapointe répond : « Le sexe est un sujet pop, la mort ,pour moi, c’est le sujet pop ultime car c’est la motivation à tous les êtres humains de laisser une trace consciemment ou inconsciemment on sent la guillotine pas très loin tout le temps. Elle nous pousse à être dans des situations émotivement chargées ou émotivement monotones. Je pense que tout est motivé par ça. »

Le sexe est omniprésent dans la culture, sur le web, dans la pub, partout : « Au cinéma, dans la littérature, dans le théâtre, dans l’art visuel, dans tous les médias qui racontent des histoires mais dans la musique ça ne passe pas. La sexualité dans le rap, c’est faux et sale.La chanson est un média sous exploité pour ça ». Pour aborder ce sujet, il a écrit sans réfléchir pendant 4 ans, en automatique. Sa recherche est d’atteindre le cru, de parler cru en s’inspirant des histoires entendus autour de lu : « Je trouve ça beau. Je ne croirais jamais une personne qui dirait ne pas avoir envie de se remettre avec une personne qu’il a été bien sexuellement. » D’après lui cet album ne pouvait être fait qu’au Québec où le vouvoiement n’existe pas et où la culture amérindienne à donné une liberté sexuelle totale à sa population emplit d’un « franchise sympathique et nonchalante ». Ce style Raw combiné avec un aspect pop se synthétise parfaitement par la pochette de l’album. Debout, inquiétant, imperturbable comme la statue du commandeur, Pierre Lapointe est là à côté de deux corps en mouvement nus. Rien de sexuellement primale mais l’ambiguïté est là. L’univers érotisant du logo Punkt se mêle à cette photo crue. Une superposition symbolique de Punkt qui tend un malaise dans une esthétique léchée.

Design, Mort et Pop Music

 Dans cette continuité de la petite mort, la mort n’est jamais loin : « On est tous des grand enfants, c’est aussi con que ça , on est tous attiré par les mêmes. On est attiré par les même choses connes de l’enfance à la mort. Quand on évoque ces choses là, le cœur s’ouvre autrement. Et quand on réussit à ouvrir le cœur de gens, quand on arrive avec quelque chose qui fait mal, ça leur rentre dedans. C’est ça notre travail entant qu’artiste. » Cet album est comme une sculpture de food art, elle fonctionne par une superposition de couches, de thèmes posés les uns sur les autres comme dans la chanson Les Enfants Du Diable  qui est « un clin d’œil à un homo-érotisme un peu dépassé à la Jean Cocteau ou Jean Genet ou encore Christophe Mourthé qui a inspiré le travail de Pierre & Gilles. Une esthétique surannée, kitch, très troublant. A ça, on a rajouté des arrangements qui font référence au film de Disney sur une musique qui fait référence à d’autres choses. Plusieurs couches de références pop pour finalement avoir des objets pop étranges. » Musicalement, l’auditeur n’est pas dans un confort, il navigue à vue et peut passer d’une ambiance à une autre, de la mélancolie à la joie, de la folie à une réalité saisissante. « On a superposé. C’est cet exercice là qui était la motivation de départ. Comment faire de la pop autant intello qu’accessible, autant troublante que séduisante, tout autant répugnante qu’attirante pour rester tout le temps sur une espèce de ligne. »

 Naissance d’une Conscience Artistique

 Artiste complet, Pierre Lapointe est auteur-compositeur-interprète, plasticien, photographe, acteur. Il s’inscrit dans le mouvement Néo-Pop-Art.Alors qu’on pourrait le croire guindé et prétentieux, le québécois se présente comme chaleureux et surtout très drôle, très second degré. Pour mieux comprendre son parcours et l’univers pop dans lequel il a grandit, il devient sincère et très précis dans ses souvenirs. Pendant une dizaine d’années, quand il était encore enfant, ses parents avaient un commerce d’importation bon marché made in China. Cette boutique est une des conséquence de son œuvre :  « J’ai passé mon enfances dans les copies cheap made in China. Toutes les barbies, tous les GI Joes, tout était des copies. J’ai pas été élevé dans la surconsommation, c’était assez simple chez nous et je suis très content que c’était comme ça mais ça fait qu’aujourd’hui je suis un peu excessif. Je veux le vrai truc,  je veux pas la copie du designer, je veux pas le vêtement qui a été copié du truc qui est sorti chez Kenzo y a trois ans, je veux le vrai truc Kenzo. Ce qui m’intéresse c’est la finition, la qualité, la réflexion qu’il y a derrière. Quand j’étais enfant je reconnaissais les objets sans avoir l’histoire. Il y a une énergie qui émane des objets et tu le sens. Un objet fait à la main, ça dégage pas la même énergie qu’un objet manufacturé. Ça m’a beaucoup influencé d’avoir grandi dans une famille entouré de beaucoup de copies et qui aime beaucoup l’art. Voilà mon rapport pop. »

Alors qu’il est encore à l’école, sa mère continue son cursus universitaire en cours du soir et étudie l’histoire de l’art. Dans ses jupons, il s’émerveille pour les œuvres de Marcel Duchamp et pour le dadaïsme. Il comprend très jeune que le logo de L’Oréal sur les  produits de beauté de sa mère, est en fait une œuvre de Mondrian qui a inspiré une robe culte de Yves St.Laurent en 1965. Une œuvre qui en inspire une autre et qui continue dans le temps jusqu’à devenir l’image d’une marque, voilà l’inspiration artistique de Pierre Lapointe et le but ultime de son œuvre. « Ce que je ne supporte pas c’est l’auto-féliciatation et la complaisance. C’est absolument insupportable. Je ne suis pas du tout là-dedans. Le métier artistique c’est aussi intéressant que le métier de mécanicien. On en a rien à foutre, je suis plus proche de l’artisanat que du méga système auto-pompeux où tout le monde te dit que c’est parfait. Ce qui est important c’est la rencontre et le projet qui en sort . »

Virage Artistique & Retour aux Sources

 Depuis ses débuts, Pierre Lapointe a l’habitude de faire des concerts visuellement très travaillé. Pas nord-américain pour rien, certains de ses shows ont joui de budgets hallucinants avec foule de musiciens, acteurs ou encore danseurs. Ecoeuré par la complexité d’organisation, le stress lié à cela et par le manque de spontanéité, Pierre Lapointe boude son plaisir jusqu’à le perdre, malgré une presse dithyrambique et des superlatifs à ne plus savoir qu’en faire. « Pas si mégalo que ça finalement », il avait agit comme un enfant innocent à qui on ne refusait rien allant jusqu’à monter une série de dates évaluée à demi-million de dollars. Pour retrouver ses premières amours live, le chanteur de … retrouve les petites galeries d’art montréalaises qu’il affectionne, réalise des films, demande une bourse des arts du Québec pour une série de photos non-publiées, des peintures pour conceptualiser un univers diégétique concret à sa prochaine œuvre. Depuis ses débuts, ses albums étaient la conséquence d’un spectacle qu’il rodait au fur et à mesure, un work in progress live avec ses hauts et ses bas. « J’étais fatigué de créer devant l’œil du public », sa technique de travaille ne fonctionne plus et doit en changer, Punkt est à la réaction à ce trop plein de grandiose, à ces grandiloquences non-nécessaires. Sa proposition sera racée, du « concentré  dans l’extrême ».

 Avec une petite équipe, il monte le spectacle autour de l’album et pas son contraire. Très à l’aise avec son personnage et sa prestation scénique, il décrit le personnage ambigu crée lorsqu’il est sur les planches : « J’ai développé un langage du corps très personnel proche des personnages de Bob Wilson. J’ai une position de visage toujours un peu en angle parce qu’il y a toujours quelque chose de très angoissant quand un personnage te parle du coin de l’œil quand il bouge de façon plastique. J’ai développer une présence sur scène qui laisse les gens dans le doute… bon les gens comprennent très vite que c’est de l’auto-dérision et que c’est un jeu mais il y a volonté de dire vous pensez que vous êtes devant quelqu’un mais, vous êtes trois autres personnes. Ces trois personnes dans cette même personne vous regarde avec un regard un peu méprisant mais tout à fait charmant et extrêmement sympathique. Il y a donc toujours un combat. C’est pour tuer l’idée du pléonasme et répéter toujours la même chose. C’est le rôle d’un artiste de susciter des réactions chez les gens qui les oblige à regarder une autre réalité que celle qu’il voulait regarder en pleine face. »

Pour Olympia, « c’est la formule Punkt de tournée. » avec cinq musiciens. Cette version est pour son créateur, un spectacle où  « tu n’as pas le temps de t’asseoir sur rien parce que c’est très très rock, très acoustique, très épuré,  très chargé, très drôle, très triste, très intense, très libéré. ». Pendant près de deux heures, tout va très vite et surtout les sentiments. Les chansons sont courtes. Il y a une volonté de roulement où s’enchaînent d’anciens titres revisités et des nouveaux. Un son Punkt à été fabriqué pour l’occasion. Une esthétique musicale est forte et harmonise pour être transporté ses spectateurs. Pierre Lapointe sait naturellement créer une convivialité directe et instaure une discussion avec son public. « Si on se trompe, on arrête on recommence. L’ambiance y est légère. ». Un spectacle qu’il promet être «  stimulant ».

Ceci n’est pas un album…

« La chanson tourne en rond depuis longtemps, trop longtemps. Je m’inclus là-dedans. Si les gens qui font des chansons ne se mettent pas en danger, on va essayer de mettre un coup de pied au cul de la musique qu’on réussisse ou qu’on ne réussisse pas mais une chose est certaine est que j’ai bossé les choses pour atteindre des objets surprenants. » Le punkt de son Punkt d’album est pour lui la « jonction entre visuel et musique. » Pour agrémenter un monde musical déjà riche, de nombreuses mini vidéos, des logos déclinés, des stickers, des visuels et tout une imagerie a été créés autour du disque. Une œuvre où « l’image devient musique et musique devient image ». Une superbe confusion formant un tout cohérent et pluri-médias.

« Punkt est reflexion qui est presque plus esthétique que musical. Reflexion sur qu’est ce que c’est que la culture pop,  qu’est-ce qui rassemble l’humain autour d’un même sujet, qu’est-ce qui est possible de marier entant qu’objet pop à l’univers de Pierre LaPointe qui fait de la chanson pure tradition, Je pense que j’ai réussi à marier des éléments qui ne vont pas nécessairement très bien ensemble à première vue et en faire des objets cohérents individuellement et dans leur ensemble comme un tweet. C’est classe ce que j’ai dit (rires). »

Note pour plus tard, à la définition d’artiste mettre un confer vers Pierre Lapointe.

Pierre-Lapointe-Punkt