Rencontres / 27/10/2016

Romain Humeau : Rencontre pour son nouvel album solo Mousquetaire #1

Rencontre dans le salon érotico-chic de l’hotel Alba Opera où dans un écrin à la lumière rouge, sont affichés des couvertures du magazine LUI première époque et où des barbies étranges pendent près de la fenêtre. Alors que l’été indien bat son plein, c’est dans cet endroit que La Bande Sonore rencontre Romain Humeau, connu pour son rôle de leader chanteur au sein du groupe Eiffel, qui vient présenter son nouvel album solo Mousquetaire #1, premier épisode d’un album en deux volets. En attendant la sortie de la deuxième partie pour la fin de l’hiver, interview avec cet artiste prolifique et allant toujours de l’avant. Une grenadine avec des glaçons, un iPhone posé sur une table noire et un Romain Humeau toujours aussi bavard, bref les meilleures conditions pour interview fleuve.

La Bande Sonore : La première question a été très travaillée : pourquoi ce nom Romain Humeau ?

Romain Humeau : (Rires) Tu veux que je te dise ? On déconne souvent avec mon groupe et je ne te cache pas qu’il y a deux jours, j’ai dit : tu vas voir, il y a quelqu’un qui va me poser la question. (rires). J’ai bien compris que tu le disais en déconnant mais c’est drôle parce que la question pourquoi Eiffel est habituelle. Là, je me suis dit on ne va me poser la question.
Alors pourquoi Romain Humeau ? Alors ma mère et mon père… (rires)

LBS : C’est ton deuxième album solo après L’éternité et l’instant en 2005, c’est quoi pour toi la différence entre Eiffel et ta carrière solo, à quel moment tu te dis que cette chanson c’est pour ton projet solo et celle-là plus pour Eiffel ?

Romain Humeau : Pour moi, ce n’est pas mon deuxième album solo mais mon troisième, j’ai sorti une adaptation de Vendredi ou les limbes du pacifique l’année dernière. En terme de création pure, dans ma tête où il y a toujours une petite guitare ou un piano qui traine, c’est exactement pareil Eiffel ou Romain Humeau. Après tout le reste diffère, tout le cheminement, l’architecture des chansons, le rapport plus globale dans Eiffel au niveau des textes, c’est peut-être plus intime dans ce que je fais en solo. Eiffel c’est un carcan que j’adore, c’est d’ailleurs pour ça qu’Eiffel existe toujours et à sortir des albums, un carcan pop rock indé avec une basse, une guitare, une batterie et quelques overdubs et Romain Humeau c’est un autre carcan, celui d’une pseudo-liberté où on peut faire tout ce qu’on veut. Quand on peut faire tout ce qu’on veut c’est justement à ce moment-là qu’on n’est pas libre, je dis souvent que l’astronaute qu’on jette dans l’espace, l’endroit où il est le moins libre c’est justement là. Je pense qu’on est libre qu’avec des frontières ! Si je me créé un contexte, là je suis libre et je peux me rendre libre par rapport à ce contexte. Sans contexte, je suis un zonard, un zombie.

Ce changement de carcan pour moi c’est donc très différent. Quand j’ai sorti mon premier album solo, il y a dix ans, on m’a reproché qu’il soit beaucoup plus rock qu’Eiffel alors qu’en général sur un solo, le mec il fait de la variété comme si c’était écrit… je ne crois pas en ça, demain je peux faire un album de trash-métal si j’en ai envie parce que j’aime bien ça ou un album plus chanson française comme, enfin inspiré de, le Black Trombone de Gainsbourg. J’ai pas de problèmes avec les genres musicaux, j’ai un problème dans les genres par exemple j’aime le rock’n’roll mais Aerosmith, ça me fait chier (rires).

Pour Mousquetaire, j’avais vraiment envie en tant qu’amoureux de la pop anglaise, un amoureux de la musique baroque et un amoureux d’une forme de hip-hop old school qui rigolait bien et bien produit à la Beastie Boys, à la Cibo Matto, je me suis dis que je n’allais pas me gêner et que j’allais pouvoir aller dans toutes les directions avec en filigrane mon héros du moment : Damon Albarn. C’est mon modèle dans sa façon d’écrire, harmonique, il est fan comme moi de Ravel, Debussy et de l’autre côté il n’a pas de problème avec le hip-hop, le rock indé, la musique africaine… j’adore ce mec pour ça et j’aime aussi la façon dont il fonctionne. Avoir Blur, Gorillaz, The Good, the bad & The Queen, si je pouvais je ferais pareil. D’ailleurs c’est prévu pour moi le fait de monter un collectif, d’autres groupes… je veux faire de la musique, juste ça en essayant d’apporter mon truc. J’aime chez Albarn le fait qu’il ait toujours dans ces différents projets certains point communs notamment en terme de personnes. Je cite souvent Mike Smith dont personne ne parle qui est le clavier de Blur et Gorillaz sur scène donc moi aussi, il y a ce point commun dans les gens qui m’accompagnent entre Eiffel et Romain Humeau. J’ai l’impression d’être libre avec ça mais j’ai l’impression de n’être qu’aux prémices ! J’ai l’impression de n’avoir encore rien fait… autant le dire, pour moi tout est encore devant.

LBS : Justement tu parlais d’un carcan, pour ton album précédent Vendredi ou les limbes du pacifique, là tu partais d’une œuvre littéraire de Michel Tournier, pour le premier solo L’éternité de l’instant c’était de l’écriture automatique, pour Mousquetaire c’était quoi justement ces nouvelles frontières imposées ?

Romain Humeau : Elles partaient beaucoup plus de la musique que des textes. Mousquetaire #1 et Mousquetaire #2 pour moi, c’est 1% de mes notes en écriture. Après j’ai commencé à écrire pour moi-même un roman qui s’intitule Camille ou le Centre du Monde et j’ai un recueil d’une centaine de poèmes que je n’ai pas envie de mettre en musique qui s’appelle A Tombeau Ouvert. J’espère pouvoir les sortir en parallèle un de ces jours… là, je suis vraiment parti de la musique, de la petite chanson que je pouvais jouer seul à la guitare. Je suis harmoniste, j’ai fait le conservatoire, eu mes prix, mes classes de composition mais on s’en fout dans la pop, John Lennon n’a pas fait ça et ça reste un héros du genre. Quand je compose je n’utilise pas cette partie harmoniste mais c’est après, quand je mets en forme que je peux utiliser une forme de technique. J’adore écrire à table, sans instrument, avec du papier à musique et d’écrire ce que j’entends dans ma tête, c’est là où tu es le plus libre ! La guitare ce n’est qu’une prothèse, tu la prends tu joues un mi majeur, ça a son charme mais tous les guitaristes de la terre sont en mi majeur en gros (rires). Pour étoffer ces chansons, j’avais plein d’envies et je n’en ai réalisé que 5% avec ces deux albums même si c’est pour il n’en forme qu’un seul. Mousquetaire pour moi c’est trente chansons donc le prochain en fera 17. Le deuxième sera plus hip-hop, plus chanson française comme Don Quichotte, l’homme de la mancha, avec des grands ornements de cordes, j’ai mis le paquet. C’est un album fait chez moi dans le studio des Romanos, ça coute moins cher parce qu’on est pas payé pour le faire en gros (rires). Mousquetaire c’est un an et trois mois effectif sur quatre ans en douze heures de travail par jour, sans weekend. C’est mon problème, on est d’accord mais il me tarde de faire écouter l’ensemble de Mousquetaire.

Ce que je voulais c’est qu’à la fin, ça soit assez éclectique, varié, tout en ayant un fil qui n’est pas thématique au niveau des textes. Plus harmonique, je n’avais pas un ordre précis mais on me dit que le #1 se tient très bien, je voulais finir sur Something I Can’t Touch, une chanson d’amour très crooner qui ouvre parfaitement sur la suite. Il commencera par le titre Rock The Rockers, une chanson punk d’une minute dix. Clac ! Je ne veux pas être classé dans un genre particulier.

LBS : Il y a un aspect très familial dans ton album, ton frère joue dessus, Estelle ton épouse aussi, tu l’as fait chez toi, c’était un confort nécessaire pour toi ?

Romain Humeau :  Oui complètement ! Mais ceux d’Eiffel aussi mais là c’est plus parcellaire, portionné. L’architecture c’est moi qui la joue, je suis multi-instrumentaliste, je le pense comme un démo mais je n’ai jamais fait une seule démo pour ce disque, j’ai tout fait en direct ! Tu es la première personne à qui je le dis ! Tous les album d’Eiffel, je les ai en démo pour trouver dans quel sens aller et savoir ce que les autres en pensent et là pas de démo, je partais de mes enregistrements dictaphone d’iPhone et je les rentrais dans Protools et c’était parti pour une batterie, je jouais sur rien. Je savais ce que j’avais parce que j’aime bien tout prévoir, je suis quand même un control-freak mais quand il y a de l’inattendu, je le garde. Nigel Godrich, très grand producteur, dit : « Etre producteur c’est créer un terrain très sure dans lequel il peut y avoir des accidents. »
J’aime l’imprévu à partir où il y a déjà une base solide et on garde.

LBS : L’harmonie musicale de ton album tient beaucoup aussi à de nombreux détails dans la prod comme l’utilisation de buzz, de scratchs qui sont au fond mais qui lient les titres, un jeu réel sur la stéréo et la spatialité, cette somme de détails c’était justement pour toi le lien entre les titres ?

Romain Humeau :  Je savais ce que je voulais mettre et j’ai été grandement aidé par Nicolas Bonnière qui a co-réalisé le disque avec moi. Par exemple pour la chanson Paris qui est sur cet album, il y a beaucoup de sons de ville, de sonneries, de cloches et je les ai disposées un peu partout dans le studio et je les prenais en direct en me déplaçant dans la pièce, en marchant et on a gardé ces sons très forts dans la prod sans que personne ne s’en rende compte.
Ma grande théorie est que je ne travaille pas pour que les gens entendent les choses, je bosse pour qu’ils le ressentent. Beaucoup d’instruments, les premiers comme les derniers raisonnent par sympathie. Par exemple, en mix, c’est un discours que fréquentiel donc aussi un processus créatif et philosophique. Tout autant que l’écriture. Mon but c’était de m’occuper de A à Z de l’outil émotionnel, de créer de la matière. Il m’arrive souvent pour éclaircir de ne pas toucher à certains réglages et au contraire de monter le sub et par sympathie ça fait ressortir un autre son. C’est qu’une question d’équilibre, de nombre d’or, je trouve ça passionnant.

LBS : C’est une logique de création musicale et mathématique qui existe au cœur même de la musique, la musique est mathématique et ce n’est pas forcément chiant !

Romain Humeau : Les mathématiques ne sont pas forcément ce que l’on croit. On me dit souvent oui mais tu es artiste, la mèche au vent, écorché et tout ça donc littéraire… j’adore lire, j’adore l’écriture, ça me passionne mais pourquoi on éloigne ça des mathématiques ? Il y a le raisonnement par l’absurde dans les mathématiques, l’asymptote… Pendant le conservatoire, j’étais en fac de bio, je suis actuellement passionné par l’épigénétisme et son rapport à l’environnement, son interaction…
La musique c’est des moments vibratoires, ces moments ont peut les calculer, les analyser etc.… on peut ne jouer qu’avec des courbes de fréquence qui fonctionnent en sympathie et selon les styles la note doit se stabiliser ou non. En philosophie, c’est l’équivalent de la différence entre l’être et le devenir. Ma musique est autant modale que tonale et la modalité c’est vraiment l’idée d’une musique extra-occidentale. Je trouve que de le confronter apporte quelque chose de différent pour moi.

LBS : Justement cette confrontation donne du mouvement à ton album, tu traverses des villes, des pays dans cet album, il ne fait pas du sur place et au bout du compte ta voix raconte cette traversée d’un extrême à l’autre. Paris, le nouveau single, musicalement c’est trois accords qui tournent mais avec des variations bien senties, le texte a une partie second degré mais aussi revendicative, quel était le message que tu voulais faire passer à travers ce morceau ?

Romain Humeau : Paris j’y ai vécu pendant huit ans, j’ai adoré y être et après j’ai détesté. Maintenant j’ai plaisir à y venir mais je n’aime pas y rester trop longtemps parce que j’ai l’impression d’y respirer de la purée… et puis il y a une certaine tristesse je trouve… non pas que Bordeaux soit mieux, je ne suis pas bordelais à la base j’y suis pour être près de ma famille, mais je suis du sud-est d’Aix-en-Provence. Il y a quelque chose de tellement excitant dans Paris, une ville avec ses fantômes… je voulais faire une vraie chanson d’amour qui commence par bien châtier. On m’a conseillé d’enlever des couplets dans ce que je dis parce qu’il y a des jeux de mots un peu hard…

LBS :  Quand tu parles de la Seine, du FN…

Romain Humeau : Oui, il y a ça et un couplet en particulier qui se termine par Paris trou de balle-tringue. Je joue avec ça. Avant tout, je voulais faire une chanson sur Paris, la millionième. Je ne sais pas combien il y a de chansons sur Paris mais même Zaz en a fait une il n’y pas longtemps… c’est une prière inversée, j’inverse mineur majeure avec celle de Dutronc. C’est une connerie mais c’est une intra-citation qui fait que Dutronc est là-dedans, artiste que j’adore. Je voulais attaquer très dur mais je termine par « Paris, nue sous ton manteau de peine, c’est toi la plus jolie ». J’en parle comme une femme et je me moque de Bordeaux juste avant. Il y a beaucoup d’humour dans ce morceau. Ca devait être le premier single mais les gens qui m’entourent ont préféré sortir Amour en premier après le Bataclan. Le titre a été écrit bien avant mais je comprends, il ne fallait pas parler de la ville tout de suite donc voilà…

LBS : Il y a une opération en Corée du Sud par une association qui envoie des ballons avec des clés USB pour diffuser de la culture de l’autre côté de la frontière. Si tu ne devais mettre qu’un titre dessus, lequel tu choisirais ?

Romain Humeau : Futures ! Elle parle d’un mur fictif, la chanson dit en substance que le mot futur, aussi poétique soit-elle, j’arrive pas à l’écrire sur un mur, je peux l’écrire sur le sol, à une fenêtre, sur une table, sur de l’herbe mais pas sur un mur, c’est impossible. Ce ne sont que des gens qui sautent des murs comme on peut sauter les moutons pour s’endormir donc ça serait Futures !

Merci à Romain Humeau, Victoria Levisse, Cécile Legros et l’équipe de l’hôtel Alba Opéra



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Alexandre Blomme
Rédacteur en chef de Dicky.fr, ex-WeLoveMusic.fr, fan de toutes les musiques et des groupes émergents français.






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